La chambre de bonne.

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La chambre de bonne.
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Si l’on en croit le discours de nos élites, il semblerait bien qu’on ne mange plus de la vache enragée, qu’on ne tire plus le diable par la queue, bref qu’on a connu des moments difficiles, mais qu’on a vécu dans une chambre de bonne.

Si l’on en croit le discours de nos élites, il semblerait bien qu’on ne mange plus de la vache enragée, qu’on ne tire plus le diable par la queue, bref qu’on a connu des moments difficiles, mais qu’on a vécu dans une chambre de bonne.

Parangon de la situation première d’un Rastignac contemporain, la chambre de bonne vous pose un homme, à condition qu’il en sorte, évidemment. Une petite pièce d’habitation originellement réservée aux domestiques de la maisonnée bourgeoise, généralement située dans les combles, qui connut bien d’autres appellation parmi lesquelles galetas, mansarde et soupente.

Un sens amical.

Pour commencer, élucidons la signification de « bonne » utilisée pour « servante » qui n’est pas, contrairement à ce qu’on peut lire ici ou là, l’abréviation de la locution : « elle est bonne à tout faire ». En fait, tout vient du sens ancien de l’adjectif « bon » devenu substantif et synonyme d’ami au XVIIe siècle. Et qui perdurera assez longtemps dans les usages nobiliaires certes, mais également dans la littérature où les « mon bon » et « ma bonne » sont légion ; rappelez-vous les ouvrages de la Comtesse de Ségur…

Ainsi les enfants appelaient-ils affectueusement leur gouvernante « ma bonne ». Un terme qui en restera synonyme jusqu’au XIXe siècle quand les bourgeois, toujours en veine d’imiter les coutumes de la noblesse, engagèrent une gouvernante pour les enfants certes, mais surtout une domestique polyvalente. Il n’en fallait pas davantage pour que « bonne » devienne synonyme de « servante », faisant ainsi glisser un terme affectueux à l’usage des enfants vers une appellation quelque peu esclavagiste.

Des conditions précaires.

Quand au XIXe siècle on entreprit de rebâtir les centres-ville à grands renforts d’immeubles bourgeois façon Haussmann, on pensa à loger la domesticité à la fois près des maîtres et suffisamment loin pour préserver l’intimité de ces derniers. D’où l’idée de ces toute petites pièces, de quelques mètres carrés seulement, sous les combles et souvent en soupente, uniquement accessibles par un escalier de service.

Evidemment, nulle question de sanitaires et même si un point d’eau existait, il restait commun à tous les occupants du palier. Confort et hygiène y sont absents à tel point que les humanistes, mais aussi les médecins, s’indignèrent des conditions de vie qui y règnaient, comparant le quotidien de ces « petites Marthe » à celui d’un prisonnier en cellule.

Le galetas.

Si à l’origine, le galetas (on disait alors « galatas ») désignait l’étage supérieur d’une maison, directement sous les combles, utilisé à des fins de conservation des provisions et, le cas échéant, de séchage du linge à la mauvaise saison, il devint rapidement le synonyme d’un logement, également placé sous la toiture, l’équivalent de notre chambre de bonne actuelle. Un terme qui prend sa racine dans la tour Galata, point culminant de Constantinople à plus de cent mètres de hauteur, et qui servit de protection aux Génois pour leur colonie en terre ottomane au XIVe siècle. D’ailleurs, initialement, on disait « chambre au galatas » pour bien signifier qu’elle se situait tout en haut du bâtiment.

La mansarde.

Un vocable proche du grenier contemporain ou, si vous préférez, des combles. Ce qui distingue la mansarde, c’est que chaque versant du toit est brisé en deux parties (ce qui fait quatre pans pour un toit complet). Evidemment, vous avez déjà compris que ce terme prend sa racine dans le patronyme de l’architecte, sinon l’inventeur du moins le promoteur de cette technique, François Mansart. Et quand ce grenier fut aménagé de façon à y habiter, le glissement se fit et on nomma « chambres de mansarde » ces pièces peu confortables et fort proches de nos chambres de bonnes puis, pour faire encore plus court, « mansardes ».

La soupente.

Initialement, la soupente constitue un réduit fait de planches et aménagé dans la hauteur d’une pièce pour servir de grenier et, accessoirement, de chambre pour les domestiques. Une sorte de cagibi qui décrivit rapidement n’importe quel réduit, toujours fait de bois, qu’il soit sous les toit ou sous un escalier. Ce qui ne manquait pas de sens puisque ladite soupente, ou souspente, constituait une partie en saillie dans une maison (on y retrouve le sens de « suspendue »), voire la pièce de charpente qui maintient le manteau d’une cheminée. Un terme qui décrivit, dès le début du XVIIe siècle, un misérable réduit dans les combles et, bien entendu, réservé au petit personnel.

Un charmant pied-à-terre.

Il y a bien longtemps que nous avons oublié la dure réalité de la domesticité au XIXe siècle telle que l’a si magnifiquement mise en scène Octave Mirbeau dans son « Journal d’une femme de chambre ».Aujourd’hui, nos chambres de bonne n’abritent plus ces pauvres soubrettes, au profit (si je puis dire) des travailleurs pauvres et des étudiants. Et au même titre que mansarde, soupente et galetas, il y a fort à parier que le terme soit appelé à disparaître au profit d’appellations bien plus flatteuses telles que studio, studette, ou encore charmant pied-à-terre…