J'habite chez mes parents : de passage dans ma famille (2)

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J'habite chez mes parents : de passage dans ma famille (2)
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Chez soi et pourtant intrus : Pierre ou Jeanne habitent chez leurs parents à un âge où on s’attend, dans notre société, à ce qu’ils aient leur chez soi ailleurs, hors de l’habitation dont leur parents sont, justement, les maîtres de maison.

Chez soi et pourtant intrus : Pierre ou Jeanne habitent chez leurs parents à un âge où on s’attend, dans notre société, à ce qu’ils aient leur chez soi ailleurs, hors de l’habitation dont leur parents sont, justement, les maîtres de maison.

Souvent, chez leurs parents ils jouissent de bien des privilèges : ils réintègrent leur chambre de jeunesse, ils sont, à la façon de certains ouvriers d’autrefois « logés, nourris, et blanchis ». Ils rendent parfois de menus services domestiques et assument quelques corvées de bon ou de mauvais gré. Leurs finances ne sont pas au beau mais ils sont à l’abri et au chaud.

Et c’est bien là que se trouve le cœur de la contradiction. Adultes habitant chez leurs parents, ils jouissent des protections réservées à l’enfant. La porte fermée de leurs chambres évoque l’adolescence. Leurs parents forment, à présent qu’ils sont plus âgés, une cellule, une petite communauté à deux dont ils forcent en quelque sorte le territoire maintenant un peu plus replié sur le couple. La générosité de ces parents ne peut que les mettre en position de dette. Ils leur sont redevables des gestes quotidiens de soutien à leur égard.

Mais l’air de la maison est quasiment irrespirable et l’espace domestique traversé de négociations implicites mais constantes. Car la cuisine, la salle de bain et le salon sont devenus des zones de guerre latente. C’est qu’elles touchent à toutes sortes de questions intimes : la propreté et la saleté, l’ordre et le désordre, le partage et le refus de partager les choses, l’activité et la passivité, les décalages des heures d’usage. Certains meubles et équipements provoquent des conflits ouverts ou des agacements silencieux. Le canapé du salon des parents est devenu la chambre à coucher de jour de l’adulte inoccupé ! L’ordinateur est accaparé ! Le frigo subit des razzias surprise ! Le lave-vaisselle déborde ! Les portes sont toujours ouvertes et les lumières trop souvent allumées pour rien !

Chez soi et en même temps hôte

L’alternative à la vie chez ses parents est difficile pour beaucoup : la pauvreté, la solitude, voire la vie à la rue. Pas pour tous. Certains, comme les coucous, n’ont pas d’état d’âme et ne boudent ni le confort ni les douceurs du chez-soi parental. Mais pour les autres, il n’y a pas d’autre solution que de supporter comme un enfant, les agacements et les impatiences territoriales des parents. Ainsi s’impose, de fait, la dissymétrie entre ces derniers et les grands enfants, dissymétrie qui est celle même qui s’installe entre l’hôte invitant et l’hôte invité. Le premier, maître chez lui, se met au service de l’autre pour être généreux et civil. L’autre, qui bénéficie de cette générosité, se civilise en retour et évite d’agresser le premier de quelque manière que ce soit.

L’invité qui entre en concurrence de civilité avec l’invitant n’en pense pas moins ! Mais le territoire domestique est apaisé par les efforts de l’un et de l’autre. Quand ce dernier est l’enfant adulte de la famille, il endosse alors deux rôles contradictoires : celui qui lui vient de sa place de fils ou de fille des maîtres de maison et celui d’un invité.

Un invité, par définition, est amené à partir rapidement. Il ne s’attarde pas, sauf à créer une situation anormale et potentiellement conflictuelle. Qu’il séjourne longtemps et il risque la chute de statut. On l’estime moins, il inspire une pointe de pitié, il fatigue et … se fait quelque peu bousculer sinon ignorer.

Et c’est ainsi que l’enfant adulte ne peut vivre chez ses parents qu’avec l’intention d’en partir un jour. Il est chez lui mais aussi, en même temps, chez eux et ce paradoxe ne peut être résolu qu’en envisageant, comme tout invité, de quitter bientôt la maison.

Où tout se complique

Tout se complique pour plusieurs raisons. L’une d’elle est que les adultes qui habitent chez leurs parents ont perdu de leur soumission traditionnelle ! Ils se sentent généralement libres et, la clé de la maison en poche, ils voient qui bon leur semble et vont et viennent, souvent au volant de la voiture de papa ou maman, sans demander la permission de minuit, comme il convient à des adultes. Et leur liberté de mouvement va de pair pour leurs parents.

Du côté de ces derniers, bien des choses ont aussi changé parce que les liens intergénérationnels ont changé. Les babyboomers sont inquiets à l’idée de la précarité des emplois, des revenus et des itinéraires conjugaux de leurs enfants comme de leur histoire résidentielle, pour le moins bousculée. Leur solidarité à l’égard de leurs enfants adultes s’illustre et se confirme tous les jours, sous la forme d’aides les plus diverses, dont l’accueil chez soi. Mais cet accueil est aujourd’hui assorti, sur la scène et dans l’espace domestiques, du respect par les parents du statut adulte de leur enfant. Non que ce respect facilite les choses et supprime les tensions. Mais il représente un incontournable aux yeux des parents et au profit de l’enfant adulte, faisant de lui un invité qui, s’il est toujours appelé à partir un jour, jouit de privilèges inconnus jusqu’ici.

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