Violences sexuelles dans l'armée : "L'enquête interne ? De la communication pour se sauver la face"

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TÉMOIGNAGE E1 - Ancienne militaire, Lætitia a été agressée sexuellement lors d'une fête dans son régiment. Elle se confie au micro d'Europe 1.

L'INFO. Une enquête interne sur les violences sexuelles et les cas de harcèlement à l'encontre des femmes dans l'armée française. C'est ce qu'a annoncé Jean-Yves Le Drian jeudi dernier suite à la publication le même jour d'un livre intitulé La guerre invisible, un ouvrage qui évoque une quarantaine de cas survenus ces dernières années. Lætitia* a intégré l'armée à 19 ans. La jeune femme en a aujourd'hui 32. Son cauchemar a commencé un 14 juillet, lors d'une petite fête organisée dans son régiment.

Que s'est-il passé ce soir-là ? "La soirée a débuté : il y avait de l'alcool et de la musique. Une ou deux bières pour moi et j'ai commencé à me sentir bizarre. Il y a eu aussi ce verre que je n'aurais jamais du boire. Je pense qu'on y a administré du GHB, la drogue du violeur. On est désinhibé, on ne refuse rien, on n'est plus soi-même. On peut nous demander ce qu'on veut : on fait. La dernière chose dont je me souviens, c'est de mon agresseur qui m'emmène par le poignet vers les toilettes. Je me réveille le lendemain, à 14h45, sans culotte, ni chaussettes, ni pantalon... Juste un tee-shirt et une bosse à la tête."

Comment avez-vous compris ? "Un collègue est venu me voir, il s'en est excusé par la suite mais comme dans une enceinte militaire tout va très vite, il m'a dit ceci : 't'es une belle salope, j'ai appris que t'avais couché avec plusieurs mecs'. Tout le monde le savait. Et personne n'a parlé."

Comment ont réagi vos supérieurs ? "Ça a été convocation dans le bureau du chef de corps, compte-rendu écrit de ce qui s'était passé. C'est assez compliqué à expliquer : on vous fait faire un compte-rendu. Puis le compte-rendu ne va pas et il faut changer des mots. C'est épuisant, avec toute une procédure derrière puisque je porte plainte à la gendarmerie. Des analyses sont faites et on retrouve cette fameuse drogue GHB. A ce moment-là mes supérieurs cherchent d'avantage à étouffer l'affaire. C'est la grande muette : tout se règle en famille, on essaie de tout régler au sein de l'armée. Du moment où on ose porter la chose plus loin, on devient doublement victime. C'est là où le calvaire continue.

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Vos violeurs ont-ils été condamnés ? "Il y a eu une condamnation oui. Il a pris 5 ans avec sursis. C'est ce que j'explique aux gens avec qui j'en parle : ce viol a été puni, mais il reste tout le mal fait derrière. Il y a une deuxième plainte contre X déposée pour non-assistance à personne en danger et non-dénonciation de crime. Aujourd'hui, je ne sais pas où en est cette procédure. Quand vous voyez que la fête n'est pas répertoriée dans les registres de permanence, que certaines personnes ont été couvertes et n'ont pas été punies de non-assistance à personne en danger, qu'elles continuent aujourd'hui leur vie et leur carrière dans l'armée... Pour moi, la justice n'est pas passée."

Comment accueillez-vous l'enquête interne demandée par le ministre ? "Si je dois être honnête, pour moi, c'est de la communication pour essayer de sauver la face. C'est bien ce que fait Monsieur le ministre, je ne dis pas le contraire. Mais à quoi cela va-t-il aboutir ? Que vont recevoir toutes ces jeunes filles ? Que va-t-il se passer pour elles ? Moi j'ai quitté l'armée, on m'a réformée. Je n'ai eu droit à aucune reconversion. On m'a laissée toute seule dans mon désespoir et dans mon mal-être. Je suis partie en déprime : je veux que cela s'arrête ! J'ai souffert, ma famille, mes proches ont souffert. Après mon histoire, d'autres en ont découlé, rien que dans mon régiment !"

Vous avez été, selon vous, victime d'une pratique assez répandue dans l'armée ?  "Oui. Je ne dis pas que tout le monde est pareil. Il y a des gens très bien dans l'armée, qui font très bien leur boulot, qui sont consciencieux, qui ont ces convictions, cette valeur qu'on peut trouver dans l'armée. Mais il ne faut pas se leurrer : cela reste un monde masculin. J'avais l'image de la putain du régiment, le point noir. C'est dur. J'ai beaucoup de recul aujourd'hui, ça fait 13 ans. J'arrive à en parler sans pleurer mais je pense à toutes celles qui subissent aujourd'hui. Il faut que ça change, il faut qu'on les aide. Il faut qu'il y ait une prise de conscience de ce qui se passe".

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