Violence conjugale : pas une "fatalité"

  • A
  • A
Violence conjugale : pas une "fatalité"
83% des hommes violents sont âgés de plus de 30 ans selon les chiffres de la Fédération nationale Solidarité femmes.@ MAXPPP
Partagez sur :

INTERVIEW - Pour le Dr Coutanceau, le comportement des hommes violents peut changer.

En France, tous les deux jours et demi, une femme meurt victime de violence conjugale. A l'occasion de la journée internationale mondiale contre les violences faites aux femmes, Europe1.fr a voulu en savoir plus sur les auteurs de ces violences souvent présentés comme des "monstres". Qui sont-ils ? Souffrent-ils d'une maladie ? Peut-on éviter la récidive ? Réponses avec le Dr Roland Coutanceau, psychiatre et spécialiste de la prise en charge des hommes violents*.

Peut-on dresser un portrait robot de l’homme violent ? Il n’y en pas. La violence conjugale existe dans tous les milieux, quel que soit le niveau intellectuel, quelles que soient les racines culturelles des couples. Il y a plusieurs profils de personnalités comme je l'ai expliqué dans Prise en charge du conjoint violent, un rapport remis au gouvernement en 2006. Comme on ne comprend pas, on a tendance à rendre les hommes violents plus monstrueux qu’ils ne le sont. Le concept de pervers narcissique a fait un tabac dans le champ social. Fort heureusement, ce n'est pas toujours le cas !

Trois grands groupes d’individus peuvent arriver à une violence habituelle, répétitive. Il y a les immatures. Quand ils souffrent, ils produisent de la violence mais après le regrettent, s’excusent. Ils peuvent être touchants aux yeux de la victime.

Le deuxième groupe est celui des personnes très égocentrées. Elles ont du mal à saisir la complexité de ce qui se passe dans la tête et dans le cœur de leur partenaire et manquent de capacité à gérer les autres.

Enfin, il y a les caractères pathologiques : les paranos, les mégalos et les pervers narcissiques. Ces personnes vont être plus difficiles à faire évoluer dans la prise en charge.

Les hommes violents sont-ils malades ? Je préfère parler de troubles de la personnalité, du comportement et de situation. La violence conjugale, c’est une manière pathologique de gérer par la violence des conflits ou des tensions dans le couple. Curieusement, certains hommes violents ne le sont pas avec leurs enfants ou dans la famille. Ce n’est que dans la vie amoureuse que leur violence s’exprime.

Faut-il une obligation de soins ? Je suis un des partisans de l’obligation de soins, nécessaire dans 80% des cas. Au début, ces hommes ne viennent pas à la consultation d’eux-mêmes. Parfois, c’est la famille qui fait pression pour que l’homme aille se soigner. Aujourd’hui encore, la plupart de ces hommes n’ont pas d’antécédents, la justice leur donne des peines avec sursis. Ils ont des obligations de soin à durée déterminée, quelques séances pendant six mois ou un an. De temps en temps pour que ça aille mieux, il faut plus de temps pour que le sujet évolue vraiment, qu’il change radicalement. Je dirais qu’ils ont besoin d’une pression externe. Ça peut être celle de la justice des hommes ou celle de leur entourage.

Comment se passe la prise en charge des hommes violents ? La prise en charge a trois axes. Le premier, c’est le classique suivi personnalisé, individualisé. Le deuxième axe est le plus original, c’est le groupe de parole. C’est celui qui est nécessaire pour ce type de problématique de violence. Le troisième pour simplifier, c’est pouvoir voir l’homme violent quand on peut avec quelqu’un de l’entourage familial qui va faire le relais de la prise en charge.

Quel est le bénéfice des groupes de parole que vous évoquez ? Pour qu’un suivi marche bien en individuel, il faut que le sujet reconnaisse qu’il y a en lui quelque chose qui ne va pas bien, qu'il soit lucide, autocritique, qu'il exprime ses émotions et ses souffrances. Ce qui n'est pas d’emblée le cas du sujet violent. Le fait de rencontrer quelqu’un qui, comme lui a été violent, va le rendre attentif, intéressé parce que l’autre est un autre lui-même. Certains sont plus avancés que d’autres sur la compréhension, l’expression, la maîtrise de leur agressivité. Ils peuvent inspirer les autres.

Dans ce groupe de parole aussi, on va travailler certains thèmes : l’irritation, la compréhension de l’autre mais aussi des thèmes spécifiques au couple comme la jalousie, la peur de perdre, comment gérer un différent, comment maîtriser son impulsivité, comment gérer d’une autre façon que la violence les situations où on n’est pas d’accord, où il y a un peu de tensions, où on peut se dire des choses un peu difficiles, un peu douloureuses.

Est-il possible de s’en sortir ? Bien sûr. C’est un comportement qui peut s’améliorer, qu’on peut supprimer. Il n’y a pas de fatalité de la répétition de la violence. Ces individus ont des failles, des problèmes de comportement dans certains domaines. On est dans une logique de comportement qui justifie qu’il soit signalé, qu’il soit dévoilé, parfois dénoncé. Le signaler permet qu’on le prenne en charge, qu’on le modifie, qu’on l’améliore, qu’on le supprime. Le reconnaître, c’est le premier pas pour qu’il ne se répète pas. Ce comportement se répète dans le silence. Quand il est dénoncé, dévoilé aux yeux de la famille, aux yeux de tous, on a un premier facteur qui inhibe sa répétition. En résumé, vous êtes victimes parlez-en.

Le témoignage de mon ancien patient Frédéric Matwies, Il y avait un monstre en moi*, le montre. Pour la première fois en France, il a témoigné à visage découvert. C’est un basculement. Ce témoignage montre que ce n’est pas une fatalité que la violence se répète. Il est important parce qu’avant on ne voyait pas concrètement ces hommes dans le champ social. De façon instinctive, ceux qui n’étaient pas concernés avaient tendance à penser que les hommes violents devaient être des fêlés qui ne pouvaient pas se contrôler. Comme les gens ne comprennent pas, ils voient cette violence de façon monstrueuse.

Ce livre fait-il partie de la thérapie de votre ex-patient ? Sa thérapie est terminée. Comme toujours pour les gens qui ont traversé une période difficile, écrire un livre pour témoigner de son expérience passée s’est restaurer peut-être une certaine fierté d’avoir pu s’en sortir. Une de ses filles a dit qu’elle avait une certaine admiration pour son père qui a assumé son passé de mari violent. Je ne dirais pas que c’était nécessaire à sa thérapie mais au sens psychologique, quand vous avez été un homme violent, vous avez besoin d’apparaître sous un nouveau jour, de balayer la honte dans le regard des gens qui avaient pu deviner ou penser que vous étiez un homme violent. C’est un élément d’évolution dans sa trajectoire.

* Le Dr Roland Coutanceau est l'auteur de plusieurs ouvrages dont Amour et violence, le défi de l’intimité, paru chez Odile Jacob et qui vient de sortir en poche.

*Paru aux Editions Michalon.