Retour aux 39h : science-fiction ou réalité ?

  • A
  • A
Retour aux 39h : science-fiction ou réalité ?
@ MAXPPP
Partagez sur :

DECRYPTAGE - Manuel Valls veut "déverrouiller les 35 heures". Mais le débat existe-t-il encore ?

Il a rouvert un dossier bien délicat… Le socialiste Manuel Valls s’est prononcé, dimanche dans le Grand Rendez-vous sur Europe1, en faveur d’un allongement de la durée légale de travail. Une idée qui a déclenché l’ire de nombreux de ses collègues, tandis que l’UMP félicite le "courage" du député-maire d’Evry. Travailler mieux, pour gagner mieux, est-ce possible ? Economistes, sociologues, syndicalistes ou encore chefs d’entreprises s’opposent sur le sujet.

Est-il possible de revenir aux 39 heures ?

Un acquis social trop important. Pour Denis Clerc, éditorialiste à Alternatives économiques, il paraît difficile d’imaginer la suppression des 35 heures "dont la mise en place a été laborieuse". Un point de vue que partage le sociologue du travail, Jean-Philippe Melchior. "Les 35 heures sont perçues comme un acquis social. Les supprimer serait vu comme une provocation", estime l’auteur de 35 heures chrono ! : les paradoxes de la RTT. "D’un point de vue strictement salarial, "travailler plus pour gagner plus" pourrait intéresser certains salariés, mais beaucoup restent très attachés au temps libre qui leur est accordé", poursuit-il.

Une charge trop élevée pour les entreprises. Du côté du patronat, la question ne porte pas sur la disparition d’un acquis social mais sur l’incapacité des entreprises, aujourd’hui, à assumer un tel changement. La Confédération générale du patronat des petites et moyennes entreprises (CGPME), résolument hostile aux 35 heures, estime que le "problème" a été "résolu" dans les petites et moyennes entreprises et que ce chantier ne doit donc pas être rouvert. "Revenir aux 39 heures n’est absolument pas la priorité des PME aujourd’hui", souligne Jean-François Roubaud, président de la CGPME. "Cela engendrerait une augmentation du coût du travail que les entreprises ne peuvent pas absorber", analyse-t-il.

Les 39 heures n’existent-elles pas déjà ?

Des 35 heures détricotées. Depuis la loi de 2000, les 35 heures sont appliquées avec parcimonie. Mises en place sous le gouvernement Jospin, elles ont déjà été largement détricotées : le contingent d’heures supplémentaires a été plusieurs fois relevé, les salariés ont eu la possibilité, dès 2005, de monétiser leur compte épargne temps, les heures supplémentaires ont été défiscalisées à partir de 2007. Aujourd’hui, dans un grand nombre de secteurs l’application des 35 heures a été assouplie et "seuls quelques secteurs, du tertiaire notamment, les appliquent encore", observe le sociologue du travail, Jean-Philippe Melchior.

Déjà 300 heures supplémentaires. En fait, de nombreuses entreprises pratiquent déjà le dépassement des 35 heures. "La moyenne du temps de travail en France, toutes entreprises confondues, est de 37 heures", souligne Jean-François Roubaud. Pour Denis Clerc, d’Alternatives économiques, les entreprises n’ont rien à gagner en passant aux 39 heures, car elles en ont déjà la possibilité sans que cela ne leur coûte plus cher. "Les heures supplémentaires sont défiscalisées et les entreprises disposent d’un contingent de 300 heures supplémentaires par an, soit 5 heures par semaine, par employé. Les entreprises disposent donc déjà d’une très grande souplesse", souligne l’économiste.

Quelles seraient les conséquences d’un véritable passage aux 39 heures ?

Les salariés ne gagneraient pas nécessairement plus d’argent, estime Denis Clerc. "En passant de 35 à 39 heures, le salarié qui fait déjà des heures en plus ne se les verra plus payer en heures supplémentaires et gagnera donc moins. Il perdra du pouvoir d’achat", analyse l’éditorialiste. "Et pour le salarié qui ne fait pas d’heure supplémentaire, il n’y a aucune raison qu’il travaille davantage. Si son entreprise ne lui demande pas d’effectuer d’heure supplémentaire, c’est que l’activité économique n’est pas suffisante", poursuit-il. Le sociologue du travail, Jean-Philippe Melchior, va même plus loin en affirmant que "les 35 heures correspondent à l’activité économique que les entreprises peuvent donner aujourd’hui. Augmenter le temps de travail irait à l’encontre de la réalité", selon lui.

Le seul gagnant serait alors l’Etat. C’est le seul point intéressant dans la proposition de Manuel Valls, selon Denis Clerc. "On sait aujourd’hui que le paiement des heures supplémentaires coûte à l’Etat 5 milliards d’euros", détaille l’économiste. Un point de vue partagé par Frédéric Baudin, de croissance Plus, qui estime que les 35 heures "coûtent cher à la société qui est obligée de contrebalancer avec des niches fiscales et des aides aux entreprises".

Est-il souhaitable de revenir aux 39 heures ?

Un carcan qu’il faut supprimer. Pour Frédéric Bedin, président du cercle de réflexion Croissance plus, "les 35 heures sont un carcan dont il faut se débarrasser". Ce chef d’entreprise voit les 35 heures comme une source de tensions au sein de l’entreprise. Selon lui, "elles engendrent des relations de travail plus tendues avec une exigence de chaque minute".

Une usine à gaz. Du côté des syndicats, le point de vue est tout à fait différent. Les 35 heures sont un sujet délicat auquel il ne faut pas toucher puisque dans la réalité il existe déjà des ajustements. "Les 35 heures ne sont pas appliquées dans toutes les entreprises, il faudrait donc des mesures adaptées à chacune", si les 39 heures étaient à nouveau d’actualité, estime Eric Baudin, chargé de l’emploi à la CGT. "Rouvrir ce dossier serait reconstruire une véritable usine à gaz", souligne-t-il.