Quand les patrons espionnent les syndicalistes

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Quand les patrons espionnent les syndicalistes
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Publié jeudi, le livre Syndicats filous, salariés floués révèle les pratiques douteuses d'entreprises.

La gestion de crise sociale par l'espionnage. C'est la solution que proposent certaines sociétés de sécurité aux chefs d'entreprise. Elle est aujourd'hui mise au jour dans l'ouvrage Syndicats filous, salariés floués (éditions Max Milo), des journalistes Anne-Sophie David et Benoît Broignard. Quelles sont les méthodes employées ? En quoi consiste cette nouvelle pratique ? Les explications avec l'un des auteurs.

Un scénario bien ficelé. D'après l'enquête menée par Anne-Sophie David et Benoît Broignard, des sociétés de gardiennage proposent à des entrepreneurs des pratiques "un peu curieuses". Elles consistent en "la surveillance de l'activité de syndicat, une infiltration au sein des syndicats de l'entreprise et des techniques d'espionnage", explique Benoît Broignard. Objectif : répondre à une crise sociale au sein de l'entreprise. Et ce, via une méthode en trois temps.

Première étape : la mise en place de vigiles. La société de sécurité implante ses propres vigiles au sein de l'entreprise cliente. "Ces vigiles ont pour mission d'écouter ce que disent salariés, les syndiqués à la machine à café, à la sortie ou devant les grilles quand il y a un blocage syndical. Le soir, ils font un rapide débriefing qu'il transmette au responsable de société de gardiennage. A son tour, elle fait une synthèse des informations et les remonte à la société", détaille Benoît Broignard.

Deuxième étape : les infiltrés. Ensuite, la société de sûreté procède à l'implantation d'une ou plusieurs personnes au sein de l'entreprise, qualifiées d'"implants". Embauchées, elles ont pour "mission de faire remonter toutes les informations sur le climat social et l'ambiance de l'usine et de se rapprocher des salariés syndicats", explique l'auteur du livre. Seuls le directeur des ressources humaines et le patron de l'entreprise sont au courant de la combine.

Troisième étape : l'"implant" devient élu syndical. L'ultime volet consiste pour le salarié de la société de gardiennage infiltré d'arriver à se faire élire représentant syndical. "Du coup, on arrive à la situation fantastique où le patron négocie avec des représentants syndicaux parmi lesquels il y a sa taupe", commente Benoît Broignard. Par conséquent, explique-t-il, "le dialogue social est complètement pipé. Car le patron a quasiment en temps réel les informations sur ce que se disent les salariés".

Enfin, "l''implant' a également pour mission de faire jouer la zizanie entre les syndicats de part sa position d'élu en interne". Le tout sans qu'aucun salarié n'ait de soupçons. "Les 'implants' doivent jouer la comédie, mais pas que deux jours. Ce sont des opérations qui peuvent s'étaler dans le temps", note l'un des auteurs de Syndicats filous, salariés floués.

L'exemple Molex. L'enquête d'Anne-Sophie David et Benoît Broignard s'est concentrée particulièrement sur Synergie globale, une société de gardiennage. Plusieurs salariés leur ont raconté les pratiques et les techniques utilisées, notamment dans l'usine Molex de Villemur-sur-Tarn, dans la Haute-Garonne. L'espionnage patronal se serait déroulé avant la fermeture du site. Durant plus d'un an.

Le coût. Une opération de ce type est extrêmement onéreuse. "D'après ce que nous ont dit nos sources, du temps où la société de sécurité avait des contrats avec Molex, cela représentait un tiers du chiffre d'affaires du cabinet. Cela revient autour de deux millions d'euros, d'après nos calculs", révèle Benoît Broignard. "Je pense que Molex a acheté un package total et n'a reculé devant aucun coût au niveau financier, ni coup bas" pour s'informer à la source, estime-t-il.

Qui sont les responsables de ces activités illégales ? Selon Benoît Broignard, "ce sont les entreprises qui sont demandeurs de ce type de services". Mais, nuance-t-il, "pour qu'ils soient demandeurs encore faut-il encore qu'il existe en face des cabinets qui proposent ce type de prestations".

Reste que les sociétés de gardiennage comme Synergie globale n'en sont pas à leur coup d'essai "vu leur professionnalisme", juge Benoît Broignard ajoutant que "rien n'a été improvisé" dans le cas Molex. Toutefois, précise l'auteur du livre, "nous n'avons aucune preuve sur le nombre d'opérations réalisées par la société de sûreté. A priori, ils ont vendu ce type de prestations à d'autres clients. Mais c'est indétectable".

Syndicats filous, salariés floués est publié jeudi aux éditions Max Milo, alors que 190 salariés de l'usine Molex ont rendez-vous devant les Prud'Hommes pour contester la justification économique de la fermeture du site.

Europe1.fr a tenté de joindre Synergie globale. En vain.