Profession : commentateur de jeux vidéo

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Profession : commentateur de jeux vidéo
Alexandre et Hadrien Noci, respectivement Pomf & Thud, sont les commentateurs les plus connus de France et les fondateurs de O'Gaming TV.@ Damien Brunon
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REPORTAGE - Les sports électroniques ont leur joueurs professionnels. Ils ont aussi leurs stars du micro, comme le duo Pomf & Thud.

Samedi 21 décembre, dans une ruelle proche de la place de la Bastille, à Paris, le petit monde du sport électronique est en pleine effervescence. La queue devant le Meltdown, le nouveau bar parisien dédié aux jeux vidéo, ne désemplit pas. Entre 19h et 1h du matin, près de 3.000 personnes vont s'y succéder.

Pour l’événement, certains des meilleurs joueurs du monde sont présents : des Français, le Polonais Mana ou encore les Coréens Stardust et Jjakji . Mais plus que les gamers (joueurs) qui vont s’affronter pendant ce tournoi, ce sont les commentateurs, venus en nombre pour animer la soirée, qui sont attendus.

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© Damien Brunon


Très proches de leurs homologues des sports classiques, ces animateurs fonctionnent généralement par paire. Et dans ce milieu, tout le monde a un pseudo. Pèle-mêle, sont présents au Meltdown Pomf et Thud, Chips et Noi ou encore Ken Bogard. Sur la scène, ils se relaient, micro en main, pour faire vivre les duels organisés pour la soirée.

Au programme : Street Fighter, le célèbre jeu de combat, League of Legend, l’un des jeux les plus populaires à l’heure actuelle, et Starcraft 2, la franchise phare de l’Américain Blizzard, chaque duo de commentateurs a sa spécialité.  

Des commentateurs “nouvelle génération” 

Derrière une grande table équipée d’écrans, ils décryptent les matchs diffusés en direct sur les murs du bar. A la manière de leurs aînés férus du ballon rond, ces commentateurs “nouvelle génération” apportent la vision du connaisseur et l’ambiance du bon pote. Mise en contexte, analyses et envolées lyriques accompagnent les batailles “du futur” imaginées par les jeux vidéo.

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© Damien Brunon


Dans la foule du soir, nombreux sont ceux à déjà connaître leur voix. Pour la plupart, ils regardent les matchs commenté sur Internet par les animateurs du soir. “Comme pour le sport normal, ces commentateurs paraissent inaccessibles, donc les voir en vrai, ça fait quelque chose”, se réjouit Rémi, “gamer” venu découvrir ce petit monde de ses yeux. Il faut dire que les commentateurs de e-sport ne courent pas les rues : en France, rares sont ceux à vivre de cette activité. Dans le monde, ils ne sont que quelques dizaines.

“Le micro-milieu des jeux a son star system où les joueurs et les commentateurs sont connus. On leur demande des autographes et on se prend en photo avec eux, confirme à Europe1.fr Sophia Metz, co-fondatrice du Meltdown. Pomf et Thud sont l’exemple parfait des commentateurs qui marchent. En France, ce sont quasiment les seuls à être connus”.

Deux frères français aux manettes

Alexandre et Hadrien Noci, respectivement Pomf et Thud, sont des “gamers” d’un peu moins de 30 ans. Au printemps 2010, ils se lancent dans le commentaire de jeu. A l’époque, des Américains comme Husky ont déjà ouvert à la voie, mais aucun commentateur francophone n’a émergé. “J’aime l’aspect technique du jeu et mon frère est très drôle dans la vie de tous les jours. Pourquoi pas se retrouver avec nos amis, boire des bière et commenter des matchs ?”, s’interroge alors Hadrien qui, à l’époque, s’ennuie dans son travail d’ingénieur.

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© Damien Brunon


Le projet devient finalement réalité un vendredi soir. Les frères invitent des amis, s’ouvrent quelques bouteilles et Hadrien s’installe devant l’ordinateur. “Ce n’est que cinq minutes avant le premier enregistrement que j’ai compris que j’allais devoir l’accompagner, s’amuse Alexandre. Je lui ai demandé qui allait commenter et il m’a répondu étonné : ‘bah toi et moi’. On a essayé et ça a bien marché”.

Un succès fulgurant

Une première vidéo est mise en ligne sur leur chaîne Youtube, puis, semaine après semaine, le duo réitère l’expérience. Le succès est au rendez-vous, si bien que six mois plus tard, la chaîne Pomf&Thud devient la plus suivie en langue française. Considérés parmi les premiers Youtubers français, leur chaîne caracole en tête devant celle de Booba ou de Norman. Chacune de leurs vidéos rassemble 150.000 personnes derrière leurs écrans. “On a fait aucune publicité, notre succès a été purement viral”, s’étonne encore Hadrien.

Forts de leur succès en ligne, les deux frères commencent à organiser des évènements pour rencontrer leur communauté. Un an après leur première vidéo, ils invitent les “gamers” à une soirée au Bistro du stade, à deux pas du Parc des Princes. “Ca a été une émeute incroyable. La capacité du bar était de 150 personnes, finalement 1.000 personnes sont venues. On ne pouvait pas circuler dans le bar tellement il y avait de monde”, se rappelle encore avec enthousiasme Hadrien.

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© Damien Brunon


La French Touch

Ce qui plaît chez Pomf&Thud, c’est leur style spontané. Comme tout bon commentateur, ils savent faire vivre les évènements sportifs. “On se souvient tous de Thierry Roland et Jean-Michel Larqué lors de la Coupe du monde 98 qui hurlaient de joie quand on a gagné contre le Brésil, explique Rémi, rencontré au Meltdown. C’est la même chose avec Pomf&Thud, ils sont dans l’ambiance et on partage le moment avec eux”.

Pour s’en convaincre, il suffit de les entendre à chaque victoire d’un joueur lors des matchs qu’ils commentent. A la manière des commentateurs de football brésiliens connus pour hurler “goal” à chaque but, le duo français à pris l’habitude de scander “GG”, raccourci couramment utilisé dans le e-sport pour féliciter son adversaire d’avoir bien joué, à chaque fin de match.



Bien loin de leurs homologues américains, ils ne s’embarrassent pas des costumes cravates, n’hésitent pas à faire référence à l’actualité et à blaguer de temps en temps. “Nous, on est un groupe d’amis. On se remet en question, mais le but est que les gens se détendent quand ils nous regardent”, confirme Hadrien.

O’Gaming, le syndicat des commentateurs

Forts de leurs milliers de supporters, les deux frères se font un nom dans le milieu. Invités dans les salons de jeux vidéo, on ne les comprend toutefois pas quand ils demandent à être payés. “On en était à un point où je devais poser des jours de congés dans mon ancien travail pour aller commenter gratuitement, explique Hadrien. En plus, on ne demandait pas beaucoup. En tout cas moins que les filles qui
étaient employées juste pour être jolies”.

“On pensait qu’il fallait se réunir pour être plus fort face aux organisateurs de tournois, ajoute Alexandre. Si tu es seul pour justifier que ta prestation a un prix, tu es difficilement entendu. C’est de là qu’est venu l’idée de O’Gaming, avant toute logique de business model”. Rejoints par d’autres commentateurs, ils quittent leur emploi et montent leur start-up à l’automne 2011.

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© Damien Brunon


Installée dans 300 m2 à deux pas du cimetière du Père Lachaise à Paris, O’Gaming a depuis bien grossi. Elle emploie onze personnes à temps plein et peut se targuer d’un chiffre d’affaires d’un millions d’euros. Et si les frais de la start-up ne permettent pas encore à ses patrons une retraite dorée, ces derniers assurent qu’ils devraient bientôt atteindre la “sérénité financière”.

Pour améliorer sa notoriété, l’entreprise compte sur les évènements d’envergure qu’elle organise au titre desquels figure IronSquid, une compétition internationale de Starcraft 2. Le tournoi s’est déjà déroulé deux fois remplissant successivement le Grand Rex et le Palais des Congrès. Joueurs mondialement connus, concerts, animations, tout était prévu en grand pour accueillir les milliers de fans qui ont répondu présent.

A la recherche de la “nouvelle star”

Dans ses locaux, O’gaming dispose d’un plateau où s’empilent les références aux jeux vidéo et à la culture geek, un casque de Dark Vador par-ci, des figurines de jeux de plateau par-là. La start-up y produit des émissions spécialisées lors desquels des commentateurs invitent des joueurs professionnels et les interviewent à la manière des talk-show télévisés.

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© Damien Brunon


La web télé qui en découle diffuse une trentaine de rendez-vous, pour certains hebdomadaires, animés par des duos charismatiques de jeunes spécialistes (rares sont ceux à dépasser 30 ans). Ceux-ci ne vivent pas du commentaire, mais travaillent quelques heures chaque semaine à côté de leur activité principale. En tout, les émissions couvrent une quinzaine de jeux vidéo. La chaîne continue d’ailleurs à étoffer sa grille, un programme consacré à Pokemon devant bientôt voir le jour.

Pomf&Thud ne commentent plus ensemble mais se retrouvent régulièrement sur scène comme lors de la soirée au Meltdown. Chacun d’eux anime désormais une émission avec d’autres spécialistes. Patrons de la start-up, ils veulent aussi donner leur chance à de nouveaux commentateurs. Ils les repèrent sur Internet, les forment à passer à l’écran et espèrent ainsi trouver de dignes successeurs pour pérenniser le commentaire de jeux vidéo.

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© Damien Brunon