Justice : le ras-le-bol des experts psy

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Justice : le ras-le-bol des experts psy
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ENQUÊTE- La compagnie nationale des experts psychologues et psychiatres lance un cri d'alarme pour dénoncer "l’indécence des rémunérations des expertises".

Sa sortie avait marqué le procès Outreau. En 2005, un expert psychologue, interrogé par des journalistes après le fiasco judiciaire, avait lâché : "quand on paye des expertises au tarif d'une femme de ménage, on a des expertises de femme de ménage". Une sortie visant à dénoncer la faible rémunération des experts. Aujourd'hui, visiblement rien n'a changé et la compagnie nationale des experts psychologues et psychiatres lance un nouveau cri d'alarme.

Depuis 15 ans, le salaire des experts psychologues n'a pas augmenté, alors que ces derniers se voient confier de plus en plus d'expertises à mener, dans des délais toujours plus resserrés. Conséquence : le nombre de psychiatres inscrits comme experts a chuté de moitié en six ans, passant de 840 à 440.  A ce rythme, il risque d'y avoir une pénurie d'experts psychologues.

>> Europe 1 est allé à la rencontre d'une experte psychologue au bout du rouleau. Inscrite près la cour d'appel de Rennes, elle travaille en Bretagne et compte bientôt arrêter.

Au moins dix heures de travail pour 180 euros. Depuis 15 ans, Claudine Benzoni enchaîne les expertises psychologiques au service de la Justice. Elle sillonne toute la Bretagne et effectue parfois quatre heures de route pour deux heures d'entretien au minimum. Elle doit ensuite rédiger le rapport d'expertise et être présente au procès des accusés qu'elle a examinés. Une mission qui lui rapporte en tout et pour tout 172 euros.

"Un expert psychologue est payé 180 euros pour une expertise. Un expert psychiatre est lui payé 250 euros. Cela suppose de consulter le dossier, d'aller voir l'intéressé, qui se trouve souvent en prison, il faut ensuite l'examiner. Ajoutez à cela la rédaction du rapport et la présence à l'audience. Au total, on arrive à au moins une dizaine d'heures, si on fait le calcul, la comparaison avec la femme de ménage n'est pas fausse", estime de son côté Serge Portelli, magistrat à la cour d’appel de Versailles et ancien juge d’instruction.

Claudine Benzeni, elle, a choisi de comparer son salaire à celui de son jardinier. "Clairement, si on ramène à un taux horaire, on est à 10 euros de l'heure, parfois 15 euros. Il n'y a pas longtemps, la personne que j'emploie pour mon jardin m'a dit que son tarif serait à présent de 20 euros. Je me suis dit que, moi, je gagnais parfois moins que lui", réagit-elle au micro d'Europe 1.

Vers une pénurie des experts. C'est donc davantage pour l'intérêt de son métier, que pour sa rémunération, que cette psychologue expérimentée continue sa mission. Mais l'an dernier, un retard de paiement beaucoup plus long que d'habitude a achevé de la démotiver. "Au niveau des délais, pour moi, l'an dernier, ça a atteint un an. J'ai été payé en décembre. On me devait 15.000 euros environ et certaines factures remontaient au printemps de l'année précédente. C'est donc tout simplement insupportable", estime-t-elle.

Cet événement a constitué déclic pour Claudine Benzoni. Faible rémunération, de plus en plus de dossiers à traiter dans l'urgence… en faisant le bilan, l'experte a pris sa décision : l'an prochain, elle arrête tout, pour transformer sa maison bretonne près de Paimpol en chambre d'hôtes.

Et elle n'est pas la seule à faire le choix de tout arrêter comme l'explique Serge Portelli, magistrat à la cour d’appel de Versailles. "Je passe mon temps à chercher des experts. Vu les conditions de travail, plus personne ne souhaite devenir expert. Et je les comprends. C'est une fonction essentielle dans la justice pénale et civile en France mais plus personne ne vient", commente-t-il au micro d'Europe 1.

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