Journée de solidarité, le flou artistique

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Journée de solidarité, le flou artistique
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ENQUETE - Les entreprises abordent différemment la journée de solidarité instaurée en 2004.

En 2004, un an après la grande canicule qui avait coûté la vie à près de 15.000 personnes, Jean-Pierre Raffarin, alors Premier ministre, avait décidé de faire du lundi de Pentecôte une journée de solidarité pour les handicapés et les personnes âgées. Sept ans plus tard, cette journée existe encore, mais son application a changé. Les entreprises sont toujours contraintes de verser 0,3% de leur masse salariale, pour un gain de 2,2 milliards d’euros pour l’Etat. L'argent est ensutie reversé, via la caisse de solidarité pour l'autonomie, aux départements et aux structures de prise en charge.

Et les employeurs peuvent librement décider comment récupérer cette somme auprès de leurs salariés. Et le lundi de Pentecôte est une option comme une autre. Du coup, ce lundi, sur le terrain, il y a autant de cas particuliers que d'entreprises.

Parfois même, au sein d’une entreprise, il y a des situations pour le moins étranges. Exemple dans une filiale de la SNCF, dans laquelle les salariés ont des statuts différents. Les cadres dirigeants viennent de la SNCF. Grâce à un accord propre à l’entreprise publique, ils n’ont pas à travailler aujourd’hui. Mais les salariés de base n’ont pas le même statut. Et ils viennent au bureau lundi. Forcément, ça a un peu de mal à passer. "Ça peut créer des conflits, des incompréhensions", assure Stéphane, un employé. "On a l’impression que ce sont les gueux qui doivent venir travailler tandis que les seigneurs ne sont pas obligés de venir. Les chefs profitent du système qui a été instauré par leur maison-mère. On se trouve dans les mêmes locaux, on travaille sur les mêmes projets. C’est très injuste."

"Nous n’avons aucune preuve d’où vont les fonds"

Il s’agit bien sûr d’un cas particulier, mais finalement, assez révélateur des différentes organisations mises en place pour cette journée de solidarité. Car chaque entreprise a ses propres règles, chacune négocie ses propres accords. D’où une grande disparité de traitement.

Il suffit d’interroger des employés sur le parvis de la Défense pour s’en rendre compte. "Pour moi, ce sera un jour normal", assure cet homme. "Il sera travaillé, malheureusement, par rapport à d’autres qui ont la chance de pouvoir en profiter." "On nous prend une RTT et on ne va pas travailler", indique au contraire cette femme, qui peste : "au nom de quoi, nous n’en savons rien. Nous n’avons aucune preuve, aucun justificatif, d’où vont les fonds". Troisième cas de figure pour ce salarié : "Nous, on a eu une RTT imposée le jeudi de l’ascension. Par contre, le lundi de Pentecôte est un jour férié normal, où les gens ne travaillent pas, sans rien poser. Un jour férié classique."

Petits arrangements

Au final, trois grandes tendances se dégagent : soit le salarié travaille, et c’est la Journée de solidarité telle qu’elle était souhaitée en 2004 lors de son instauration ; soit le salarié ne travaille pas, mais il doit alors sacrifier un autre jour férié, ou poser un jour de congé ou de RTT ; soit, enfin, comme à la SNCF, le salarié travaille quelques minutes en plus chaque jour de l'année, pour qu'au total ça fasse l'équivalent d'une journée. Sans oublier la situation, rare, où l’entreprise décide de ne pas solliciter du tout ses salariés, et donc d’assumer seule le surcoût.

Et puis il y a des petits arrangements, une tendance en hausse. "Des salariés qui réalisent sur l’année quelques heures supplémentaires vont dealer avec l’employeur et faire en sorte de ne pas avoir à réaliser cette journée de la solidarité. Donc l’employeur la versera de lui-même, sans réduire ni RTT, ni faire travailler sur un jour férié", assure Eva Touboul, avocate spécialiste du droit du travail, qui travaille beaucoup avec des PME. "C’est une façon pour l’employeur éventuellement de récompenser ses salariés sans forcément payer les heures supplémentaires directement, mais de les remercier pour ce travail supplémentaire dans l’année."

Ces petites combines sont à la limite de la légalité, puisque les patrons ne déclarent pas les heures supplémentaires. Mais elles ont l’avantage précieux de préserver la paix sociale, surtout dans cette période où les salariés attendent à présent avec impatience les vacances d’été.