J.-L. Courjault, une vie à comprendre

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J.-L. Courjault, une vie à comprendre
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Le père des bébés congelés raconte dans un livre comment il a vécu "l’affaire". Extraits.

Pendant des mois, il a eu le mauvais rôle. Celui du mari qui n’a rien vu des grossesses de sa femme, Véronique Courjault. Aujourd’hui, le père des bébés congelés sort un livre intitulé Je ne pouvais pas l’abandonner. "Tous ceux qui ont pensé que j’étais un abruti de n’avoir rien deviné de cette tragédie en jugent à la lecture de ce livre : ils se seraient montrés aussi aveugles que moi" écrit t-il, en prologue de son témoignage.

Au-delà de son vécu de l’affaire, Jean-Louis Courjault s’attarde longuement sur le déni de grossesse, avec comme objectif d’éclairer le public. Il évoque aussi discrètement sa vie retrouvée avec sa femme, en liberté conditionnelle depuis mai 2010. La famille vit toujours à Souvigny-de-Touraine ; Véronique Courjault a retrouvé un travail de secrétaire à mi-temps dans une entreprise industrielle. Elle n’a pas le droit de s’exprimer en public sur l’affaire, jusqu’à la fin de sa peine, en 2013.

Impossible, donc, de savoir ce qu’elle pense de la sortie de ce livre. Dans les différentes interviews qu’il a données, Jean-Louis Courjault assure que, même si l’ouvrage ne l’enchante pas, elle comprend pourquoi il l’a fait.

Europe1.fr vous en livre quelques extraits :

Le temps des explications

La vérité. "Tout à coup, le couloir (NDLR : du commissariat de Tours) a été agité par un va-et vient. On m’a conduit auprès d’elle, encadrée par de nombreux flics et une femme qui, par la suite, a été présentée comme une psychologue. À ce moment-là, Véro, assise sur un banc, a levé ses grands yeux. "Je crois que ça a assez duré. Je vais dire la vérité". Curieusement, ce fut comme une délivrance".

Le choix. "Au tout début de son incarcération, Véronique m’avait dit : "Il faut que tu t’en ailles, que tu refasses ta vie, ce n’est pas possible…" […] Qu’elle veuille me "rendre ma liberté" m’a ému. Mais il n’en était pas question".

Reprendre une vie normale

La vendeuse de surgelés. "Un matin, une jolie jeune femme métisse a sonné à la porte. Une représentante d’une marque de surgelés qui livre à domicile. Sur le moment, j’en suis resté le souffle coupé […] En l’écoutant, je me suis rendu compte qu’elle ignorait totalement chez qui elle avait sonné. Finalement, j’ai signé un contrat avec cette enseigne ! […] Ce jour-là, j’ai compris qu’on pouvait, qu’on devait continuer à vivre en dépit des circonstances".

L’entraide. "Au début, j’ai essayé d’assurer au jour le jour courses, lessives et repas, mais très rapidement, concilier l’emploi du temps professionnel et les tâches domestiques devint impossible. Surtout dans l’état de tristesse et d’incompréhension où je me trouvais. De nombreux amis, ma famille et ma belle-famille sont alors venus m’aider".

Les parloirs. "Chaque samedi matin, nos conversations portaient essentiellement sur nos fils, sur leur état émotionnel. Lorsqu’ils lui rendaient visite, elle remarquait mieux que moi si l’un d’eux cogitait ou semblait turlupiné par quelque chose".

Le temps de la compréhension

Le déni de grossesse. "Le brouillard a commencé à se dissiper fin 2006 […] Grâce à Sophie Marinopoulos, j’ai découvert qu’une femme pouvait être enceinte sans en présenter aucun des signes extérieurs".

La culpabilité. "Le professeur Nisand a tout de suite compris que j’aimais Véronique, que je me jugeais coupable de n’avoir pas su deviner son désarroi, et il m’a rassuré sur ce point, me disant qu’il ne fallait pas confondre désarroi et non-conscience. Si Véro n’avait pas conscience de son état, comment pouvais-je, moi, intervenir ? " […] Israël Nisand a utilisé ensuite une expression étrange : "la contagion du déni". Selon lui, un mari qui s’interroge sur l’éventuelle grossesse de sa femme et accepte sa réponse négative entre dans le déni. Je n’aime pas cette expression car elle sous-entend un refus de prise de conscience de l’entourage. Or il ne s’agit pas de refus mais simplement d’ignorance".

Envisager l’avenir

Faire une place. "Qu’attend-on de moi ? Que je me lance dans un discours plein de projets solides, irrémédiablement voués au succès, remèdes et résolutions à l’appui ? Dans ce cas-là, oui, on pourrait me traiter d’imbécile. Je sais que nous marchons sur des œufs. […] Avant tout, nous devons – et nous nous y employons depuis le mois de mai – réinstaller Véronique dans sa place".

Les bébés. "Ils planent dans mon esprit comme un leitmotiv de tristesse insondable, ces petits inconnus, déniés mais que je n’oublie pas : je pense aux bébés […] Et je me dis que tant qu’on ne les aura pas reconnus, reçus, fût-ce dans nos âmes meurtries d’autopunition, ni moi ni Véronique ne viendrons à bout de notre propre réhabilitation".

"Je ne pouvais pas l'abandonner", éditions Michel Lafon, 2010.