Homosexuels déportés: que disent les historiens ?
Homosexuels déportés: que disent les historiens ?

Europe1.fr fait le point sur la réalité historique des propos polémiques de Christian Vanneste.

Dans une vidéo mise en ligne sur le site LibertePolitique.com, le député Christian Vanneste évoque "la fameuse légende de la déportation des homosexuels" lors d'une diatribe contre le lobby homosexuel en France.
Révélés par Le Lab d'Europe 1, ces propos ont suscité de vives réactions dans son propre camp et des menaces d'exclusion planent désormais sur le député du Nord.

Cet habitué des dérapages homophobes a reçu le soutien inattendu de Serge Klarsfeld, défenseur reconnu de la cause des déportés, qui a assuré à son tour qu'il n'y a pas eu de déportation d'homosexuels en France pendant la Seconde Guerre mondiale.

Europe1.fr fait le point avec Régis Schlagdenhauffen, auteur en 2011 de Triangle rose. La persécution nazie des homosexuels et sa mémoire, Paris, Collection Sexes en tous genre, Editions Autrement.

Les propos de Christian Vanneste:

"Il y a aussi des légendes qui sont répandues, par exemple la fameuse légende de la déportation des homosexuels. Il faut être très clair là aussi. Manifestement Himmler avait un compte personnel à régler avec les homosexuels. En Allemagne il y a eu une répression des homosexuels et la déportation qui a conduit à peu près à 30.000 déportés et il n'y en a pas eu ailleurs, et notamment en-dehors des trois départements annexés, il n'y a pas eu de déportation d'homosexuels en France. On peut même rappeler si on veut être méchant que quand les intellectuels français vont présenter leurs hommages à Monsieur Goebbels, il y en a quand même la moitié qui sont homosexuels, et notamment avec à leur tête Monsieur Anel Bonnard dont tout le monde savait qu'il était homosexuel (…) il faut relativiser tout ça, ils ont un art consommé de déformer la réalité."





Des homosexuels français ont-t-ils été déportés ?

Oui mais "la question est complexe", prévient d'emblée Régis Schlagdenhauffen. La France n'a jamais clairement condamné l'homosexualité. Même si des arrestations d'homosexuels ont eu lieu, le motif invoqué pour les justifier n'est quasiment jamais celui-ci. On ne peut dès lors pas parler de persécution systématique des homosexuels.
Les chercheurs ont retrouvé, en croisant les archives, moins de dix cas de personnes arrêtées pour homosexualité qui ont ensuite été déportées.
"Dans les grilles remplies par l'administration, on pouvait indiquer 'juif' ou 'résistant' mais la mention 'homosexuel' n'existait pas", explique Régis Schlagdenhauffen. Les homosexuels qui étaient arrêtés étaient donc déportés pour d'autres motifs.
Le chercheur Mickaël Bertrand recense pour sa part 62 Français déportés pour homosexualité (22 arrêtés en Alsace-Moselle, 32 au sein du Reich où ils se trouvaient dans le cadre du Service du travail obligatoire, un dans un lieu indéterminé et sept en zone occupée).

Qu'en était-il justement en Alsace-Moselle?

Dans cette région annexée, les lois allemandes s'exerçaient et elles réprimaient clairement l'homosexualité. En Alsace-Moselle, "environ 200 hommes ont ainsi été arrêtés, emprisonnés et/ou déportés" au motif de leur homosexualité, indique le chercheur Régis Schlagdenhauffen.
C'est bien la mention "homosexuel" qui figure sur les listes de déportés les concernant.

Existe-t-il un consensus à ce sujet?

Pas vraiment. C'est la Fondation pour la Mémoire de la Déportation qui a travaillé sur la déportation, depuis la France, d'un certain nombre d'homosexuels dont elle a pu retracer le parcours. Ces recherches ont été menées par une équipe basée à Caen. Pendant longtemps, peu de chercheurs se sont penchés sur cette question.

Les historiens reconnaissent pour la plupart la déportation d'homosexuels, comme d'autres minorités, mais sans évoquer de persécution systématique.

Au-delà de la communauté historienne, les propos de Christian Vanneste et les réactions qu'ils ont suscités rappellent combien cette question est sensible sur le plan politique. Jacques Chirac avait été en 2005 le premier Président à reconnaître publiquement la déportation des homosexuels de France pendant l'Occupation. "En Allemagne, mais aussi sur notre territoire, celles et ceux que leur vie personnelle distinguait, je pense aux homosexuels, étaient poursuivis, arrêtés et déportés", avait déclaré le chef de l'Etat lors des célébrations de la Journée nationale de la Déportation. Lionel Jospin avait également évoqué la question dès 2001.

Existe-il des cas d'homosexuels revenus des camps et qui ont témoigné de leur persécution ?

Oui, le plus célèbre était Pierre Seel, décédé en 2005. D'origine alsacienne, il a été déporté dans le camp de redressement de Schirmeck. Il a écrit en 1994 un ouvrage sur son histoire, Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel.

Rudolf Brazda, natif de Brossen en Saxe (aujourd'hui l'Allemagne), est un autre "triangle rose", comme on appelait les personnes déportées en raison de leur orientation sexuelle. Installé en France à partir de 1945, il a lui aussi beaucoup lutté pour faire reconnaître le motif de son arrestation. Il est mort en 2011.