En prison, "l’anormal devient normal"

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En prison, "l’anormal devient normal"
Arthur Frayer est devenu surveillant pénitentiaire pour raconter la prison de l'intérieur. Le livre de ce jeune journaliste est sorti mercredi.@ MAXPPP
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Le journaliste Arthur Frayer est devenu surveillant pour raconter la prison de l’intérieur.

Un surveillant de prison l'avait prévenu. Arthur Frayer a pris "de la misère plein la gueule". Pendant une année, ce jeune journaliste de 26 ans a infiltré plusieurs établissements pénitentiaires, en devenant surveillant. Il souhaitait observer de l’intérieur le milieu carcéral, un environnement clos, dans lequel la presse n’est pas la bienvenue.

Cette expérience, il la retrace dans un livre,Dans la peau d’un maton aux éditions Fayard, sorti mercredi.

Première étape : le concours. "Je me suis renseigné sur les conditions pour devenir surveillant, sur le concours et sur le profil des surveillants", a expliqué Arthur Frayer à Europe 1. Lui, qui avait fait une école de journalisme et des études universitaires, s’est alors inscrit au RMI, est retourné vivre chez ses parents et a travaillé à l’usine.

La raison ? "L’administration pénitentiaire mène une enquête de moralité : elle s’intéresse à qui veut devenir surveillant, pour qu’un parent de victime, par exemple, ne puisse pas devenir surveillant. Je savais que l’enquête allait être faite sur moi, donc la solution a été de me créer ce profil de diplômé précaire", a-t-il détaillé.

Ce n’est uniquement après qu’il se soit fabriqué ce passé qu’Arthur Frayer s'est inscrit au concours de l'Ecole nationale de l'Administration pénitentiaire (Enap). Il l’a réussi et a été envoyé à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis.

Fleury-Mérogis pour se jeter à l’eau. Le journaliste devient alors surveillant pénitentiaire stagiaire, à cheval entre deux univers, dans "la plus grande prison européenne, où séjournent plus de 3.000 détenus", précise-t-il sur Europe 1. Dans son livre, il détaille, avec les mots d’un de ses supérieurs, comment cet "établissement hors normes" lui est présenté : une "cocotte-minute prête à exploser", où "six heures de travail correspondent à douze, voire dix-huit heures dans un autre établissement".

Cette "prison modèle à sa construction, dans les années 1960, a vieilli très rapidement, gangrenée par la surpopulation carcérale", écrit le journaliste qui pourtant va travailler au sein d’un bâtiment rénové, le D2. "On a plus l’impression d’être dans un hôpital que dans une prison. Donc premier choc, parce que c’est vrai que j’avais une image de la prison vieille et vétuste et là je me retrouve face à quelque chose qui n’est pas si mal que ça", confie-t-il sur Europe 1.

"Fleury, c’est pire que ce que j’avais imaginé"

Le deuxième choc d’Arthur Frayer est arrivé. Très vite. "Fleury", comme Arthur Frayer surnomme aujourd’hui la prison essonnienne, "c’est pire que ce que j’avais pu imaginer", a-t-il assuré. "La première sensation qui vient, même si la prison est impeccable, c’est la tension permanente. Tout est sujet à confrontation avec les détenus", se désole-t-il sur Europe 1. Des prisonniers avec qui le rapport est très déstabilisant, souvent fait d’insultes.

Le quotidien, c’est aussi les rixes. Tout peut déraper en quelques minutes et dans ces cas-là, pas question pour les surveillants d’intervenir. "Avec leurs tenues de protection, qui les font ressembler à Robocop, ils ne se risquent pas à la bagarre. Ils attendent qu’on tire les victimes au plus proche de la porte de sortie et ils les récupèrent".

Les insultes, les bagarres, mais pas que. Les surveillants échangent aussi avec les détenus. "On glane des petits moments, à droite, à gauche, pour discuter un petit peu. Souvent on parle de foot, ça marche toujours le foot. Il y a toujours un parisien, toujours un marseillais. On refait le match. (…) Moi, j’avais un détenu avec lequel je parlais littérature, il était bien calé en bouquins", précise le journaliste, avant de faire état d’un autre prisonnier qui lui donnait des "conseils de formation". Arthur Frayer a finalement arrêté de le voir "trop fréquemment", par "peur" qu'il découvre sa véritable profession.

"Un peu de misère, quelques touches de violence"

"L’horreur de la prison se distille à petites gouttes : un peu de misère chaque jour, quelques touches de violence au quotidien mais pas de règlements de comptes sanglants toutes les semaines, ni de gardiens corrompus jusqu'à l’os. La réalité est beaucoup plus insidieuse", assure le journaliste. Et ça ne se passe pas qu’à Fleury-Mérogis. Arthur Frayer a aussi été placé dans l’établissement d’Orléans, "l’une des pires maisons d’arrêt de France où il n’y a pas de moyens", avant d'être muté dans un centre de détention à Châteaudun.

Ce quotidien, Arthur Frayer craignait qu’il déteigne sur sa vie. Le plus gros danger, analyse-t-il au micro d’Europe 1, c’est que "des situations aberrantes, les insultes, la tension physique et ce qu’on a vu au quotidien fasse partie du quotidien". Et de conclure dans son ouvrage : "Je suis en train de perdre mes repères. L’anormal devient normal".

Des journalistes infiltrés. Arthur Frayer n’est pas le premier journaliste à intégrer un milieu où les journalistes ne sont pas les bienvenus dans l’objectif de raconter ce qui s’y passe à l’intérieur.

La première à s’être prêtée à l’exercice est Nellie Bly, une journaliste américaine. Elle s’est faite passer, à la fin du XIXe siècle, pour malade et a réussi à être internée dans un institut psychiatrique. A sa sortie, elle a dévoilé les conditions épouvantables dans lesquelles les patients étaient traités dans l’établissement et a réussi à faire fermer cet asile psychiatrique.

John Griffin s’est lui aussi lancé dans l’aventure du journaliste dans la peau d’un autre, en 1959. Américain et blanc de peau, il s’est grimé en afro-américain en colorant sa peau. Pendant six semaines, il est alors parti sur les routes pour se rendre de la réalité quotidienne des Noirs. Il a raconté son expérience dans le livre : Dans la peau d’un Noir.

La dernière journaliste française à s’être prêtée au jeu de ce journalisme d’investigation est Florence Aubenas. Elle a vécu, durant six mois, en province, enchaînant les contrats précaires pour se plonger dans la France "d’en bas". Ce parcours est décrit dans Le Quai de Ouistreham, aux éditions de l'Olivier.