Ces femmes fascinées par les "grands" criminels

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Ces femmes fascinées par les "grands" criminels
Marc Dutroux lors de son procès 2004. En prison, le tueur pédophile reçoit de nombreuses lettres.@ REUTERS
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ZOOM - De la simple curiosité malsaine à la complicité, de l'amour à la perversion, quelles sont les raisons qui les poussent dans les bras de meurtriers ?

LA LETTRE. "Vous m'avez toujours fascinée. Vous êtes une personne connue. Quand je vois vos belles photos, je ne peux que croire que vous êtes honnête". Ces mots anodins, couchés sur papier à lettre par une ado belge de 15 ans, pourraient ressembler au courrier classique d'une jeune groupie rêvassant sous les posters de son idole qui tapissent sa chambre. Et pourtant, la missive glace le sang : cette jeune fille en fleur de La Roche-en-Ardenne écrit en réalité à l'incarnation même du mal en Belgique, le tueur et pédophile Marc Dutroux. Le quotidien Belge Le Soir révélait en février dernier que le détenu le plus célèbre du Plat pays, reçoit en effet un abondant courrier constitué notamment de lettres d'adolescentes et de demandes en mariage.

Et ce phénomène n'est pas isolé : de Landru à Charles Manson, l'histoire est jalonnée de nombreux cas de fascination féminine pour les grands meurtriers.

>> Quelles sont les raisons et les mécanismes de tels comportements ? Europe 1 a posé la question à deux experts, le criminologue Laurent Montet et le psychiatre  Daniel Zagury, chef de service au Centre psychiatrique du Bois-de-Bondy et expert auprès de la cour d'appel de Paris.

Le cas Marc Dutroux. Comment comprendre que de jeunes adolescentes puissent vouloir échanger avec Marc Dutroux, alors même que ce dernier a été condamné pour l'enlèvement, la séquestration et le viol de six fillettes et adolescentes, et pour  la mort de quatre d'entre elles ? Pour Daniel Zagury, l'explication est assez simple : "les adolescentes, de troisième ou de seconde, ne sont pas amoureuses du premier de la classe. Elles sont amoureuses du bad boy qui a redoublé trois fois et qui est au fond de la classe", avance le psychiatre.

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© Reuters

Ce que Laurent Montet appelle, quant à lui, le "fantasme du voyou". "C'est-à-dire que l'on aime le danger sur fond de cinéma hollywoodien. On est dans une fascination liée à la recherche de l'excitation, de l'adrénaline liée au grand bandit : c'est une recherche de l'aventure, un peu comme si on aimait Robin des bois, mais qui peut devenir fort malfaisante dans certains cas", assure-t-il. Pour le criminologue, ce type de comportement est la première des trois causes majeures d'une telle fascination.

Le syndrome de "Bonnie et Clyde". La seconde cause identifiée par Laurent Montet est appelée l"hybristophilie" ou syndrome de Bonnie et Clyde. Étymologiquement, l'hybristophilie signifie "aimer" celui qui "commet un outrage contre quelqu'un". "C'est une perversion sexuelle consistant à être attirée sexuellement par les grands criminels", livre le criminologue, rappelant que "Bonnie Parker a très longtemps été répertoriée comme hybristophile". De nombreux cas d'hybristophilie sont connus. "Ted Bundy était un tueur en série d'étudiantes qui s'en prenait systématiquement à des jeunes femmes avec de longs cheveux et une raie au milieu : il s'est carrément marié en plein procès", raconte Laurent Montet.

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© Capture - Mansondirect.com

Et que dire de Charles Manson, avec ses conquêtes multiples au sein de la family, sa secte hippie meurtrière, dont trois membres assassinent l'actrice Sharon Tate, compagne du réalisateur Roman Polanski, et quatre autres personnes, à Los Angeles, en 1969.

A 79 ans, le célèbre gourou-criminel purge aujourd'hui une peine de prison à vie en Californie et ne semble avoir rien perdu de son aura. Une jeune femme de 25 ans lui rend visite chaque weekend avec la ferme intention de se marier avec celui qu'elle qualifie déjà comme son mari.

La France a également connu sa grande "égérie" à hybristophiles. Henri Désiré Landru, guillotiné en 1922 pour les meurtres de 11 femmes, a reçu 4.000 lettres enflammées et 800 demandes en mariage pendant son séjour en prison.

La complémentarité psychopathologique. "Il y a sans aucun doute chez ces femmes, une forme de victimisation passée", analyse Laurent Montet, soulignant que nombre d'entre elles vont "tenter d'aller jusqu'à l'union sacrée : jusqu'au mariage, y compris dans le crime pour parachever leur fascination. Paradoxalement, ces femmes n'ont jamais été tuées par le criminel", souligne-t-il.  Dans ce cas, selon le criminologue, "la femme transforme cette victimisation en forme de perversité.  Elle aime ce genre de personnage pour mieux s'en sortir et ne plus être victime, tellement son traumatisme est fixé".

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Le cas Michel Fourniret et Monique Olivier. Là encore, un exemple célèbre a frappé les esprits. Celui de Monique Olivier, l'épouse de Michel Fourniret.  "L'ogre des Ardennes" a été condamné à la perpétuité notamment pour sept meurtres aggravés d'adolescentes ou de jeunes femmes. Son épouse, rencontrée alors qu'il est détenu par le biais d'une petite annonce dans le Pèlerin, est aussi devenue sa complice.

Daniel Zagury connait bien ce cas : il a expertisé Monique Olivier en amont de son procès d'assises, en 2008. "Elle jouait quelque chose de sa propre vie à travers les actes de son mari : pour une fois, ce n'était pas elle qui était victime de son mari", raconte le psychiatre. "Pour une fois ce n'était pas elle qui était roulée par la vie mais c'était elle qui agissait au détriment de ses victimes. C'était elle qui comblait son mari, qui lui donnait quelque chose", se souvient-il. "Si elle avait rencontré un voyou, elle aurait aidé son voyou. Elle est tombée sur un tueur de gamines et elle s'est mise au service de son homme : elle lui a offert quelque chose pour le garder. Elle a partagé avec lui et ils ont été un couple criminel", poursuit Daniel Zagury. Verdict pour l'épouse "dévouée" : la réclusion criminelle à perpétuité.

Pourquoi ce phénomène est-il particulièrement féminin ? Pour Laurent Montet, les femmes restent "encore aujourd'hui les premières victimes de ces criminels". "Donc celle qui va se positionner en priorité, masochiste face à l'agresseur, c'est la femme", estime le criminologue. Daniel Zagury, lui, y voit la signature d'une forme d'amour tout à fait féminin. De la même façon que l'adolescente est attirée par le mauvais garçon du "bahut", à l'âge adulte, "un certain nombre de femmes conservent cette espèce d'attirance réparatrice pour celui qui a un comportement limite". "Dans le désir féminin de beaucoup de femmes, il y a l'idée d'une transformation par l'amour : 'ce type, qui est un archétype de méchanceté, de mal et de perversité,  je vais en faire un type bien, je vais le transformer'", poursuit-il. "Il ne s'agit pas seulement le réparer mais de le transformer par la force de 'mon' désir, par la force de 'mon' attachement et par la puissance de 'mes' sentiments", analyse-t-il, avant de nuancer, toutefois, face à un problème complexe : "il s'agit de cas par cas".

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