Cercle Concorde : jeux de truands au tribunal

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Cercle Concorde : jeux de truands au tribunal
Paul Lantieri, en cavale depuis six ans, pourrait réapparaître au procès.@ Capture - France 3 PACA
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RÉCIT - Au terme de 6 ans de cavale, Paul Lantieri s'est présenté lundi à l'ouverture du procès.

CARTES SUR TABLE. Une nouvelle fois, la justice s'apprête à ouvrir la porte lourde et discrète d'un cercle de jeux parisien. Après le Wagram en décembre 2012, c'est désormais au cercle Concorde, "bouclé" à l'automne 2007, de se retrouver autopsié par le tribunal correctionnel de Marseille depuis lundi. Là encore, il est question de blanchiment d'argent sale sur fond de rivalités entre bandes corso-marseillaises. Sous la loupe, un restaurateur, un banquier suisse, un ancien gendarme-barbouze de renommée et des membres de la voyoucratie marseillaise. Au total, vingt prévenus devront répondre notamment d'association de malfaiteurs, blanchiment et extorsion de fonds. Ils risquent jusqu'à 10 ans de prison. Récit.

Le lieu. Le Cercle de jeux Concorde, d'abord établi sur les Champs-Elysées, ouvre ses portes en 2006, dans le bâtiment de l'ancienne bourse aux pierres précieuses, rue Cadet, dans le 9e arrondissement de la capitale. Pour se faire une idée, l'établissement actuel, qui a repris le flambeau sous un nouveau nom en 2009, c'est 1.500 m2 pour 20 tables de jeux réparties sur trois niveaux.

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© Capture d'écran - France 3 PACA

Le contexte. Nous sommes au milieu des années 2000. Le poker vit un véritable boom en France alors que le jeu en ligne n'est pas encore légal. Fermé depuis 1988 après un premier imbroglio, le cercle Concorde, spécialisé précisément dans le poker, peut rouvrir ses portes grâce à un arrêté du ministère de l'Intérieur en sa faveur, en 2005. Cette décision, qui intervient deux mois après le retour de Nicolas Sarkozy place Beauvau, est alors accueillie avec "stupeur" par "de nombreux observateurs du monde des jeux", rapporte le site d'enquête Bakchich en 2008. Les juges qui ont instruit l'affaire évoquent pour leur part  une "tolérance administrative accablante" du ministère. Et pour cause : les hommes derrière la réouverture du cercle Concorde ne sont pas les premiers venus.

L'affaire présentée par France 3 PACA le 24/05/13 :

Lantieri et Raffalli, l'investisseur et le directeur. C'est l'ancien directeur du cercle, Edmond Raffalli, qui en prend naturellement les commandes en 2006. Le projet est financé grâce à Paul Lantieri, natif de Bastia, ancien "directeur artistique" d'une boite de nuit de Bonifacio et gérant de la Rotonde, une brasserie très courue d'Aix-en-Provence. L'homme est également associé depuis 2000 avec un banquier Suisse, François Rouge, au sein de la société Sextius. C'est ce dernier qui apporte les fonds nécessaires à l'aménagement des lieux. Les associés, via Sextius, investissent également dans un restaurant attenant au cercle, le Rich. L'établissement naît sur les bases d'une association loi 1901 à but non lucratif, dont le credo, selon ses statuts, est de "promouvoir l’idéal républicain". Il apparaitra plus tard que le cercle n'aura reversé que 100 euros au total à différentes associations caritatives, note par ailleurs Bakchich en  2011

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© MAXPPP

Le début de l'enquête : la tuerie des Marronniers.  Deux mois seulement après l'inauguration du Concorde, Paul Lantieri est arrêté en janvier 2007 dans le cadre d'une autre affaire : la tuerie de la brasserie des Marronniers à Marseille. En avril 2006, ce règlement de comptes au pistolet se solde par la mort du caïd Farid Berrahma et de ses deux lieutenants, sur fond de guerre entre bandes corses et maghrébines pour le contrôle des machines à sous clandestines dans la cité phocéenne.

Au cours de ses investigations, la police découvre que Paul Lantieri est mouillé : il aurait aidé l'un des tireurs, Ange-Toussaint Federici dit "ATF", figure du grand banditisme corse, à soigner une blessure dans une clinique marseillaise. Les deux hommes sont arrêtés en même temps mais ne connaissent pas le même destin. En octobre 2012, "ATF" a été condamné à 30 ans de réclusion. De son côté, Paul Lantieri  est mis en examen puis rapidement relâché. Mais ses affaires sont dès lors plus que jamais dans le collimateur de la justice.

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© MAXPPP

L'as dans la manche de  Lantieri : le parrain marseillais.  Les perquisitions menées dans le cadre de l'enquête sur la tuerie ont mis au jour les liens de Lantieri avec le gratin de la pègre marseillaise. Les enquêteurs découvrent ainsi que la Rotonde a été financée par Nick Venturi, ancien ponte de la "French Connection" et gros bras de Gaston Defferre, l'emblématique maire de Marseille depuis  l'après-guerre jusqu'à sa mort en 1986. Ce parrain présente Lantieri à une autre figure du milieu marseillais : Roland Cassonne, "un vieux monsieur", dixit le dossier de l'instruction. C'est en fait lui qui finance le cercle Concorde en sous-main. Par le bais d'écoutes, les policiers apprennent également que l'établissement est une "lessiveuse" : le cercle sert à blanchir de l'argent illicite.

Mai 2007 : rien ne va plus. L'entente cordiale entre Paul Lantieri et Edmond Raffalli, le directeur du cercle, vole rapidement en éclat. Ce dernier reproche à Lantieri d'être trop gourmand.  "Je veux savoir ce qu'il y a comme argent et où il part", s'emporte-t-il un jour. Le directeur de la maison de jeux s'en remet à l'arbitrage de Roland Cassone, leur "bienfaiteur" clandestin. Un soir de mai 2007, les gros bras du cercle, Jean-François Federici, frère d'"ATF", et Jacques Buttafoghi, tous deux membres de la bande corse des "bergers-braqueurs", ainsi que Marcel Ciappa, leur "recouvreur de créances", font le coup de force. Lantieri et son associé suisse sont expulsés de l'établissement manu militari, au profit de Raffalli.

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© MAXPPP

Paul Barril, pour se refaire. Depuis la Suisse, le banquier François Rouge tente une contre-attaque. Sur les conseils du célèbre avocat pénaliste Jaques Vergès, ce dernier contacte Paul Barril, ancien numéro 2 du GIGN et fondateur de la cellule antiterroriste de François Mitterand, qui a depuis monté sa société de "consulting" en sécurité privée. Toutes les tentatives de retour des Lantieri-Rouge seront cependant vaines, le rapport de force tournant finalement en faveur de l'alliance Raffalli-Féderici.

Septembre 2007 : tapis. En septembre 2007, le "recouvreur de créance" Marcel Ciappa, dit "Petit Marcel", est abattu au fusil à canon scié à l’âge de 64 ans dans une clinique d'Aubagne par deux tueurs déguisés en chirurgiens. Les enquêteurs, qui ont tout suivi de ces luttes de pouvoir intestines, interviennent quelques mois plus tard. Le 27 novembre 2007, François Rouge est interpellé près de Lyon. Vient ensuite le tour de Paul Barril, écroué le 24 décembre 2007 aux Baumettes, la prison de Marseille. Le fils de Nick Venturi est lui aussi pris dans les mailles du filet. Roland Cassonne est quant à lui arrêté dans sa villa d'Aix-en-Provence. La légende du milieu marseillais, âgée de 63 ans, est alors en train de tailler la haie de son jardin. En gilet pare-balles, un pistolet automatique Glock dans la poche. Paul Lantieri a quant à lui échappé au coup de filet. Mais après six ans de cavale,  "Monsieur Paul" s'est présenté lundi à l'ouverture du procès. Son ultime coup de bluff ?

Paul Lantieri à son arrivée au tribunal lundi ( via @JFGiorgetti):