Affaire Nemmouche : la prison, terreau du djihad ?

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Affaire Nemmouche : la prison, terreau du djihad ?
En prison, où il restera plus de cinq ans, Mehdi Nemmouche s'endurcit en effet progressivement, côtoie un groupe de radicaux et ira même jusqu'à lancer des appels à la prière collective depuis un haut-parleur de sa cellule.@ Capture vidéo
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Le suspect de la tuerie du musée juif de Bruxelles aurait entamé sa "conversion" au terrorisme en prison. Et ce pourrait ne pas être un cas isolé.

Avant son entrée en prison pour braquage, en 2007, Mehdi Nemmouche n'avait rien d'un djihadiste, du nom de ces terroristes se revendiquant de l'Islam. Le suspect de la tuerie dans un musée juif de Bruxelles "ne fréquentait pas la mosquée, il ne parlait pas de religion", assure même sa tante, qui en est persuadée : "c'est forcément en prison" qu'il a pu se radicaliser.

En prison, où il restera plus de cinq ans, Mehdi Nemmouche s'endurcit en effet progressivement, côtoie un groupe de radicaux et ira même jusqu'à lancer des appels à la prière collective depuis un haut-parleur de sa cellule. "Il s'est radicalisé sans faire de vagues", résume un surveillant de la maison d'arrêt de Toulon-La Farlède, au micro d'Europe1. Une radicalisation qui a entraîné un signalement auprès du renseignement pénitentiaire en matière de terrorisme. Et qui pourrait l'avoir conduit à se rapprocher de l'Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), lié à Al-Qaïda.

>>  Mehdi Nemmouche pourrait ne pas être un cas isolé. Mais peut-on mesurer ce phénomène de radicalisation en prison ? Comment s'opère cette radicalisation carcérale ? Comment la combattre ? Europe1.fr vous livre les clés du débat.

COMBIEN DE DJIHADISTES POTENTIELS EN PRISON ?

Beaucoup de musulmans… En France, la proportion de musulmans en prison dépasse largement celle de la population. Selon un rapport du contrôleur général des lieux de privation de liberté de 2011, entre 30 et 40% des détenus seraient de confession islamique, contre 12% sur le total de la population française. Et selon l'administration pénitentiaire, plus de 18.300 détenus s'étaient enregistrés pour le dernier ramadan sur une population carcérale de plus de 67.500.

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© MAXPPP

… Mais peu de radicaux. Mais tous ne sont pas des djihadistes en puissance, loin de là. Combien y en a-t-il ? Lors d’un colloque en 2008, les chercheurs de l’Institut national des hautes études de sécurité (Inhes) avaient dénombré 340 détenus "radicaux" ou "en voie de radicalisation". Mais le chiffre est difficile à vérifier. D'abord parce que les statistiques ethniques sont interdites en prison. Difficile donc de réaliser une étude distinguant les radicaux islamistes avec les Corses ou les Basques par exemple.

Difficile d'avoir un nombre précis. En outre, à l'instar de Mehdi Nemmouche, certains détenus entrent en prison en tant que non-religieux. Et ne font pas forcément de vagues en se radicalisant. "Pour l'administration pénitentiaire, ça n'est pas forcément quantifiable, ça se déroule en catimini", explique à l'AFP Farhad Khoroskhavar, directeur de recherche à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, auteur de L'islam en prison. "Des détenus pouvant tomber dans le jihadisme ne donnent parfois aucun signe de religiosité", renchérit une source du ministère de l'Intérieur citée par l'AFP.

COMMENT LES "RECRUTEMENTS" S’OPÈRENT ?

Il n'empêche. Même si elle n'est pas la seule en cause, la prison peut devenir un terreau propice au terrorisme. L'extrême "concentration de personnes en difficulté rend le recrutement de djihadistes plus facile", expliquait Jean-Louis Bruguière, ancien juge antiterroriste, lundi matin sur Europe1. Le processus est souvent le même.

D'abord, il y a les "recruteurs", qui détournent le Coran pour prôner la violence envers la société, se présentant comme des "guides spirituels". "Ils traduisent leur haine à travers le religieux. Ils deviennent des moralisateurs qui ne luttent plus pour gagner de l'argent, mais pour instaurer, disent-ils, un monde meilleur", expliquait le sociologue Farhad Khosrokhavar, fin 2012, dans Le Point. "J'ai vu des comportements d'émir chez un détenu condamné pour terrorisme. Dans sa cellule garnie de moquette et de coussins, il recevait pour des contre-prêches avec un coran en turc édité en Arabie saoudite", témoignait également, en 2011 dans L'Express, Yaniss Warrach, imam intervenant dans les Hauts-de-Seine.

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© Reuters

Ensuite, il y a les "recrutés", souvent des détenus faibles psychologiquement, en quête de sens, voire de vengeance contre la société. "J’ai vu pas mal de petits caïds. Ils ne sont pas forcément pratiquants. Mais lors de la promenade, ils se rapprochent des Barbus. Ceux-ci leur parlent de rédemption, de la voie à suivre pour se faire pardonner. Et certains se laissent convaincre…", raconte ainsi à 20 MinutesMohamed, un ancien détenu de la prison de la Santé. "Bien souvent, ce sont des jeunes isolés dans un groupe de deux ou trois personnes maximum. La plupart sont fragiles psychologiquement ou déséquilibrés", poursuit le sociologue Farhad Khosrokhavar.

COMMENT EMPÊCHER LE TERRORISME EN PRISON ?

L'Etat est déjà présent… Pour empêcher cette radicalisation extrême, l'administration pénitentiaire dispose déjà d'un "bureau central" du renseignement, qui compte 12 fonctionnaires. Au moins un fonctionnaire est dédié au repérage de potentiels terroristes dans chaque prison et chaque direction interrégionale. Les surveillants, eux, reçoivent désormais une formation spécifique pour détecter les "mouvements de repli identitaire", précise la chancellerie. Au menu notamment pour eux : la rencontre d'un Imam, pour mieux connaître l'Islam. Et si une tentative de "recrutement" est repérée, les groupes sont "éclatés" par des transferts d'établissement dans d'autres prisons.

Mais il manque "cruellement" de moyens. Mais "il faudrait plus de prisons", estime Jean-Louis Bruguière au micro d'Europe1. "Il faut envisager de créer des départements spécialisés pour accueillir tout détenus ayant un lien avec le djihadisme. Car mélanger des non-radicalisés avec des recruteurs potentiels est la pire des solutions", poursuit l'ancien juge anti-terroriste. Et côté renseignement, "l'administration pénitentiaire manque cruellement de moyens pour le faire correctement et suivre tous ceux qu'elle devrait suivre", renchérit une source policière citée par l'AFP.

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© MaxPPP

Il manque (aussi) d'imams. Le ministère l'assure : il fait des efforts pour augmenter le nombre d'aumôniers musulmans, avec 15 "équivalents temps plein" créés en 2013 et autant en 2014, effort qui "sera poursuivi en 2015". Mais il y a encore du travail à faire. Les aumôniers musulmans, des imams qui interviennent en prison donc, sont actuellement 169… contre 655 aumôniers catholique et 317 protestants.

Or, "la présence de vrais Imams, passionnés, qui connaissent vraiment l'Islam, permettrait à certains d'éviter le djihadisme, en leur montrant que ce n'est pas l'Islam", estime ainsi Raphaël Liogier, directeur de l'Observatoire du religieux et auteur de "L'islamisation est un mythe", contacté par Europe1.fr. Et le spécialiste de conclure :"car il faut rappeler que les djihadistes potentiels, comme Nemmouche ou Merah, se moquent souvent complètement de l'Islam avant d'être enrôlés. Ce n'est pas de l'Islam radical, c'est du djihadisme, sans Islam. Ils jouent le rôle de l'islamiste. Car l'Islam, aujourd'hui, fait peur. Et ces gens-là veulent faire peu. C'est une immense mise en scène".