Attaque du Thalys : où en est l’enquête ?

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Attaque du Thalys : où en est l’enquête ?
@ AFP
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Ayoub El Khazzani, le suspect principal de l’attaque à main armée évitée dans le Thalys, est toujours en garde à vue. Alors qu’il nie toute intention terroriste, les enquêteurs s’attellent à retracer son parcours. 

Plus de 36 heures après son arrestation à Arras, la garde à vue d'Ayoub El Khazzani se poursuit au siège de la sous-direction antiterroriste (SDAT), à Levallois-Perret, dans les Hauts-de-Seine. Ce jeune Marocain est le principal suspect d’une attaque à main armée qui aurait pu virer au massacre dans le Thalys 9364, vendredi soir. S’il nie la dimension terroriste de son acte, les enquêteurs privilégient cette piste au vu de son profil d’islamiste radical.

  • Que s’est-il passé ?

Vendredi, un homme lourdement armé est monté en gare de Bruxelles à bord du Thalys 9364 qui reliait Amsterdam à Paris. Vers 17h50, alors que le train roule à hauteur d’Oignies, dans le Pas-de-Calais, un Français se rendant aux toilettes se retrouve face à face avec l’individu, une kalachnikov en bandoulière. L'homme de 28 ans tente d’intervenir, mais le suspect se dégage et tire à plusieurs reprises. Une balle blesse grièvement l’un des passagers au niveau du thorax.

Alertés par les coups de feu, deux militaires américains en vacances, Alek Skarlatos et Spencer Stone, aidés par leur copain d’enfance Anthony Sadler et un passager britannique du nom de Chris Norman, réussissent à désarmer l'agresseur et à le maîtriser. Dans la lutte, Spencer Stone est blessé à coups de cutter à l’arrière du cou et au pouce. Grâce à cette intervention héroïque - saluée tant par les grands de ce monde que les réseaux sociaux - l’assaillant a pu être interpellé, une fois le train dérouté en gare d’Arras.

  • Qui est le suspect ?

Le tireur présumé a été formellement identifié samedi soir, grâce à ses empreintes digitales. Il s’agit d’un Marocain qui aura 26 ans le 3 septembre prochain. D'après les premiers éléments de l'enquête, Ayoub El Khazzani "vivait en Belgique, est monté dans un train en Belgique avec des armes sans doute acquises là-bas. Et il avait des papiers délivrés en Espagne", a résumé une source proche du dossier.

Le jeune Marocain, vraisemblablement originaire de Tétouan, serait arrivé en Espagne à l’âge de 18 ans et y serait resté sept ans, jusqu’en mars 2014. Il aurait d’abord résidé à Madrid, avant de s’installer à Algésiras, en Andalousie. Durant ces années-là, le jeune homme a vécu de petits emplois et aurait été détenu une fois pour "trafic de drogue", a indiqué une source des services antiterroristes espagnols.

  • Que sait-on de ses déplacements ?

Ayoub El Khazzani s’est aussi fait remarquer par les services de renseignement espagnols pour des discours durs, légitimant le djihad. En février 2014, les Espagnols alertent leurs homologues français d'un éventuel passage de l'individu à la frontière. L’homme fait alors immédiatement l’objet d’une fiche "S" de la part de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Si celle-ci permet de mieux suivre un individu soupçonné de terrorisme dans ses déplacements, elle n’entraîne pas systématiquement une surveillance.

Le 10 mai dernier, la fiche "sonne", comme on dit dans le jargon policier. L'homme embarque au départ de Berlin pour un vol en direction d'Istanbul, en Turquie, avec pour possible destination finale la Syrie. Les services français préviennent alors leurs confrères espagnols. Mais ces derniers répondent que l'individu en question a quitté leur pays pour s'installer dans le nord de la Belgique. Selon Madrid, le suspect serait en fait parti de France pour se rendre en Syrie et serait ensuite revenu dans l'Hexagone. Les services espagnols disent ne pas en avoir informé la France parce qu'"ils ne le savaient pas à l'époque". Ayoub El Khazzani serait ensuite allé en Belgique, en 2015, comme l'a précisé le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve, samedi.   

En revanche, l'activité et les déplacements du suspect entre son départ d'Espagne, en 2014, et son arrivée en Belgique, en 2015, doivent être retracés par les policiers, car ils demeurent obscurs pour l'instant.

  • Quel est son mobile ?

Signalé pour son appartenance à la mouvance islamiste radicale, Ayoub El Khazzani conteste toutefois tout caractère terroriste à son acte, depuis le début de sa garde à vue vendredi soir. Il affirme avoir voulu rançonner les voyageurs du Thalys, après avoir trouvé par hasard des armes dans un sac abandonné dans un parc de Bruxelles, où il dormait. C’est notamment dans cette valise que le suspect dit avoir récupéré un portable que les enquêteurs sont en train d’exploiter.

"Des SDF lui auraient dit que, dans ce train, il y avait de l'argent" à voler. Il lui a pris l'idée de monter et d'essayer de braquer les gens pour trouver de l'argent pour se nourrir" a déclaré sur Europe 1, dimanche, Me Sophie David, qui a assisté le tireur présumé lors des premières heures de sa garde à vue, à Arras. "Il nie toute activité terroriste. Il dit que ce n'est pas le cas, qu'il n'y a rien", a ajouté son avocate commise d'office. 

D’après David Thomson, spécialiste des mouvements djihadistes, les individus suspectés de terrorisme adoptent souvent cette ligne de défense, espérant ainsi obtenir une peine moins sévère. Cette version est, en tout cas, loin de convaincre les policiers de la SDAT. 

  • Quels sont les éléments dont disposent les enquêteurs ?

Le portrait d'un jeune en déshérence, SDF et "paumé", qui ressort des auditions d'Ayoub El Khazzani, contraste avec profil dressé par les services de renseignements français et espagnols : celui d'un individu qui s'est radicalisé et serait parti en Syrie. Le parquet antiterroriste de Paris qui s’est d'ailleurs saisi de l’enquête, vendredi. En Belgique, le parquet fédéral belge a ouvert une enquête sur "la base de la loi antiterrorisme" et du fait "que le suspect est monté dans le train à Bruxelles". 

A ce stade des investigations, les policiers tentent désormais de recomposer l’emploi du temps d’El-Khazzani dans les heures qui ont précédé sa montée à bord du Thalys. Ils cherchent également à savoir si le tireur présumé a bénéficié de complicités. Comment Ayoub El Khazzani a-t-il pu se procurer l’impressionnant arsenal avec lequel il a été retrouvé ? Pour rappel, le suspect a été interpellé en possession d'une kalachnikov et de neuf chargeurs pleins, d'un pistolet automatique Luger et d'un chargeur 9mm, ainsi que d'un cutter.

Les enquêteurs belges se demandent notamment si Ayoub El Khazzani n’était pas en relation avec une cellule djihadiste démantelée à Verviers, en janvier dernier, rapporte Libération. D’autre part, du liquide à forte odeur d’essence a été retrouvé dans le sac du suspect et en actuellement en cours d’analyse, selon nos informations. 

Les policiers ont encore jusqu'à mardi soir pour interroger le suspect et tenter de lever le voile sur ses motivations. La garde à vue du tireur présumé peut en effet durer 96 heures, comme la loi le permet dans le cadre des affaires terroristes.