Les histoires extraordinaires - Fats Domino

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Les histoires extraordinaires est une chronique de l'émission Europe 1 Week end
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Marc Messier brosse ce dimanche le portrait de Fats Domino, l'un des pionniers du rock'n'roll.

Des mardis Gras en fête, des têtes de morts qui rigolent, des écrevisses qui sautent des sandwiches : Le joyeux bazar de la Nouvelle Orléans. La guerre est finie, les boys sont rentrés, les esclaves affranchis, mais la ségrégation toujours en vigueur en Amérique.  Au milieu de la foule et du brouhaha, dans un petit tonk minable, un jeune noir, aux doigts boudinés, caresse curieusement un vieux piano droit, tout déglingué. Le garçon est massif, pour ne pas dire gros. Il a le visage joufflu, le sourire enjôleur et une voix captivante, moite, charnelle et légèrement enrouée.  Il est payé 3 dollars par semaine pour jouer une drôle de musique, des trucs que personne n’a jamais entendu, comme il dira plus tard. Un singulier mélange des genres. Jazz, Blues, Boogie, des mélodies Cajun, des rythmes latino-caribéens. Des racines qui partent dans tous les sens, comme celles des arbres biscornus et multi-troncs qui poussent dans les bayous. Une musique, délurée, syncopée, qui attaque fort, puis qui balance, emballant tout le monde sur son passage.

Il s’appelle Domino, un vieux patronyme créole, Antoine Dominique, le prénom que lui ont donné ses parents, des pauvres gens qui s’échinent dans une plantation de coton. Nous sommes en Louisiane, à la fin des années 40. Antoine Dominique Domino a un talent fou, le ventre qui déborde et déjà un sérieux penchant pour la picole.  L’un de ses amis va le surnommer Fats, le gros, comme, Fats Waller, le fameux Jazzman de Harlem. Un clin d’œil à la virtuosité de domino autant qu’à sa rotondité. Il restera Fats Domino toute sa vie. 

The Fatman. Le 1er Single de Fats Domino en 1949. L’un des morceaux fondateurs du Rock’N’Roll. Un vieux standard de Blues de la Nelle Orléans, que le jeune garçon a complètement transformé, métamorphosé. Du Doo Wop avt l’heure. Des onomatopées façon trompette. Un succès monstre. Chez les noirs comme chez les blancs.  Ce sera le 1er disque de rock à dépasser le  million d’exemplaires vendus. Fats a 21 ans, il est déjà marié et père du 1er de ses 8 enfants. Il aura 4 garçons et 4 filles, dont les prénoms commenceront tous par la lettre A. On ne fera pas la liste. 8 enfants avec la même femme : Rosemary. Une Sainte, qui le bichonnera pendant 60 ans, malgré toutes ses saouleries et ses innombrables infidélités.

En quelques années, la musique de Fats Domino va percoler l’Amérique. Se diffuser dans tous les foyers américains. Black or White, sans distinguo, malgré la ségrégation, qui ne sera abolie qu’en 64, par Johnson, le successeur de Kennedy. Fats tourne avec ses musiciens dans tout le pays, enchaine les concerts et les scènes d’émeutes. Il n’a pas encore 30 ans qu’il est aussi connu que Luis Amstrong. En 1956, déboule sur la scène un blanc bec du Mississippi qui va devenir une idole absolue. Une voix de Dieu noir, un déhanché de folie, des déguisements hallucinants. L’apparition d’Elvis. Le King Blanc. Dans la Louisiane voisine, l’autre King, le Noir, Fats Domino sort une chanson.  Une reprise, un vieux morceau oublié, qu’il a arrangé à sa sauce. Une histoire d’amour sur une colline couverte de myrtilles.

“Blueberry Hill”. La Ballade éternelle de Fats Domino. Qu’Elvis reprendra plus tard, en rendant hommage à celui qu’il considérait comme le Vrai King. L’Homme sans lequel, les Beatles n’auraient jamais existé expliquait John Lennon dans les années 60. Les seventies et les deux décennies suivantes seront moins fastes pour Fats qui se laissera vivre. Peu d’enregistrements et beaucoup de Javas. Des poules et du Bourbon. L’argent de ses 65 millions de disques vendus s’envolera presque aussi vite que son Manoir de La Nouvelle Orléans, emporté par l’ouragan Katerina en 2005.  Le monde entier l’avait alors cru mort. Les médias en avait fait des tonnes à l’époque. Avant que le vieux Fats ne réapparaisse quelques temps plus tard. Domino sauvé des eaux. Sa Casquette de Captain sur la tête, Bel et bien vivant calé dans un cul de Cadillac rose transformé en canapé. Les légendes ne meurent jamais. Un claquement de doigts. Un vieux piano droit tout déglingué. C’est parti. Play It Again Fats.