SNCF : l'ouverture du fret à la concurrence a-t-il explosé le trafic des camions ?

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Le vrai-faux de l'info est une chronique de l'émission Europe matin
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Selon un député, l'ouverture à la concurrence du fret est responsable d'1,8 million de camions en plus sur les routes depuis les années 2000. C'est faux.

Le Vrai-Faux : l’ouverture à la concurrence du fret ferroviaire a-t-elle fait exploser le trafic des camions ?

La France insoumise s’inquiète de l’ouverture prochaine à la concurrence du trafic des voyageurs, et voit dans la réforme de la SNCF portée par le gouvernement une privatisation de notre système ferroviaire. Selon le député Loïc Prud’homme, les conséquences de cette ouverture seront catastrophiques.

"Ça a déjà été fait pour le fret ferroviaire et on voit l’extraordinaire réussite : c’est qu’on a depuis les années 2000, un million 800.000 camions de plus sur les routes. Un rapport parlementaire du sénat a chiffré à 101 milliards, le coût social de la pollution de l’air du transport routier, et ça nous coûte 48 000 morts par an."

Le trafic routier explose, il coûte 101 milliards et cause 48.000 morts par an. Vrai ou faux ?

C'est faux. Aucun des chiffres que cite Monsieur Prud’homme n’est exact. Nous allons les reprendre dans l’ordre. 1,8 million de camions de plus, d’abord : non. En réalité, depuis 2000, le parc de poids lourds a diminué en France (il y en a 3000 de moins, selon les données annuelles d’immatriculation), Et si la part de camions étrangers a énormément augmenté, cela n’a pas enrayé la baisse globale du trafic. Les bilans de circulation sont clairs : en 2000, des poids lourds ont parcouru la France sur 29,5 milliards de kilomètres. Le trafic a un peu augmenté jusqu’en 2007, puis la crise a frappé, et la chute se poursuit depuis. Le dernier bilan, pour 2016, recense 27,3 milliards de kilomètres parcourus par des poids lourds en France. Le trafic qui a vraiment explosé, c’est celui des véhicules légers (et surtout des voitures particulières) : 568 milliards de kilomètres parcourus en 2016, soit un bond de 117% depuis 2000, quand le trafic poids-lourds, lui, a baissé de 8%.

Du coup ces poids-lourds ne polluent pas davantage. Selon l’Agence européenne de l’environnement (AEE), la pollution routière au total a même baissé de 25% depuis 2000, même si elle reste extrêmement importante, c’est la première source de pollution en France. Et c’est très vrai : elle tue.

Mais la pollution des camions ne cause pas 48.000 morts par an ?

Pas du tout. Elle ne coûte pas non plus 101 milliards d’euros. Le rapport du Sénat que cite Monsieur Prud’homme a tenté d’évaluer, en 2015, le coût GLOBAL de la pollution de l’air en France. Donc les transports, l’industrie, le chauffage, l’agriculture. Or les poids-lourds ne pèsent que 4,4% de ce total, selon l'Ademe. Une partie seulement des décès, donc, liés à la pollution de l'air, et que Santé Publique France évalue à 48.000. On est très loin des chiffres avancés par le député. En 2013, l’agence européenne de l’environnement estimait le coût social de la pollution des poids-lourds à 46 milliards d’euros, dans l'ensemble de l’Europe (un coût qui reste très élevé dans les villes qu'ils traversent).

Est-ce que l'ouverture à la concurrence a empêché le fret ferroviaire de se développer, comme le dit Loïc Prud’homme ?

Non. Il n’y a aucun lien entre cette ouverture et l’échec du fret ferroviaire en France, qui décline depuis les années 1960. On a d’abord tout misé sur la route, puis sur le TGV, qui a avalé les investissements pendant des décennies. Le réseau capillaire s’est détérioré, et quand la concurrence est arrivée, en 2006, on n’a simplement pas eu de stratégie. En Allemagne, en Autriche, en Suisse, le fret s'est développé malgré cette ouverture, parce qu’on a investi dans le réseau, construit des lignes, et surtout taxé les poids lourds, avec des redevances, des interdictions de circuler. La France n’a rien fait de tout ça, et le train ne transporte aujourd’hui, c'est vrai, que 10% des marchandises. Elle n’a pas souffert de la concurrence, mais d’une absence totale de vision, et de stratégie.