Faut-il fermer nos frontières pour sauver l'agriculture ?

  • A
  • A
Voir la vidéo sur Dailymotion
Le vrai-faux de l'info est une chronique de l'émission Europe matin
Partagez sur :

Selon le député de la France insoumise François Ruffin, l'agriculture française est à 80% d’autoconsommation. C'est faux. 

Le Vrai Faux, avec Géraldine Woessner. Et les sirènes du protectionnisme.

Entendues par le député de la France Insoumise, Francois Ruffin. Qui voit dans la fermeture des frontières la solution pour sauver nos agriculteurs. 

"Je suis favorable au protectionnisme et j’y suis très favorable en matière agricole. On est dans l'autoconsommation à 80%, de toute façon. Ce n'est pas les cours mondialisés qui doivent définir les cours chez nous."

La France est auto-suffisante à 80%. Vrai ou faux ?

C’est faux. C’est en réalité beaucoup plus que cela. Selon la FAO, la branche agricole des nations Unies, le taux global d’autoproduction en France, c’est à dire la différence entre ce qu’on produit sur place, et ce qu’on consomme globalement, dépasse les 110%. Cela veut dire que nous exportons et donc au sens statistique, oui, la France est largement auto-suffisante. Maintenant, cela n’a pas vraiment de sens de parler en général. Certaines filières produisent beaucoup, d’autres moins, et les différences sont importantes. Notre taux d’autoproduction pour les céréales, par exemple, est de 208% (on produit deux fois plus que ce que nous consommons), pour la viande, les oeufs, les volailles, on frôle les 98%… En revanche pour les ovins, les poissons, surtout, nous sommes très en-dessous. De même que pour les fruits : ne poussent en France que 60% de ce que nous consommons. 

Donc les importations restent essentielles pour satisfaire la demande.

Et cette distinction est importante parce qu'elle éclaire la complexité de mesures protectionnistes. Prenez les céréales, par exemple. 250.000 agriculteurs en produisent en France et plus de la moitié de leur production est exportée : ça les fait vivre aussi. Idem pour le lait : on en exporte 5 milliards de litres, chaque année, soit 20% de notre production. Et tout est imbriqué. Imposer des droits de douane sur une filière pour protéger notre marché, c'est aussi prendre le risque de subir des mesures de rétorsion sur une autre, de ne plus trouver de clients pour écouler ces surplus. Sauf si l’on considère, bien sûr, que ce n’est pas si grave d’avoir deux fois moins de production.

Et est-ce que ce serait si grave, justement? De produire moins mais plus durable ?

C’est un souhait général, mais si le but est d’augmenter les revenus des agriculteurs, dont un tiers aujourd’hui, se paient 350 euros par mois, il faut un marché - des clients prêts à payer des prix élevés. Or la demande pour les produits bios, plus chers, même si elle est en croissance, reste confidentielle. Les achats de produits bios ont représenté 7 milliards d’euros l’an dernier, selon l’Agence Bio. C’est à peine 3% des dépenses totales d’alimentation des Français (de 242 milliards, selon l’INSEE).

Ce qui nous nourrit aujourd’hui reste l'agriculture conventionnelle. Pour les économistes que nous avons consultés, le renforcement d’un protectionnisme au niveau de l'Europe a du sens, pour protéger notre agriculture contre des pays qui n'ont pas les mêmes règles. Mais au niveau français, c'est périlleux. La piste la plus sûre, selon eux, reste de mieux vendre nos produits sur notre propre marché, en partageant mieux la valeur entre producteurs, transformateurs et distributeurs. Par exemple, les Français achètent pour 7 milliards d’euros de fromage chaque année. Si leur prix augmentait de 10%, cela représenterait 10.000 euros de revenu supplémentaires pour chacun 70.000 producteurs français. 

François Ruffin propose d’aller plus loin, en imposant un prix plancher pour que le salaire des producteurs soit intégré aux prix qu'ils négocient avec les transformateurs. C'est une piste pour les filières locales, mais plus difficiles pour d’autres, très soumises aux prix du marché. Et c’est tout le défi de notre agriculture, l’une des plus tracées, les plus sérieuses au monde aujourd’hui : parvenir à se détacher des cours mondiaux en faisant valoir, et reconnaître, ce plus qualitatif.