Y’a-t-il encore une vérité ?

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La revue de presse est une chronique de l'émission Deux heures d'info
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Chaque jour, Marion Lagardère scrute la presse papier et décrypte l'actualité.

Dans la presse ce matin, "Y’a-t-il encore une vérité ?"
C’est la question que pose en Une le mensuel Philosophie magazine.
Sur la couverture, on distingue l’ombre stylisée de Donald Trump, sa banane capillaire orangée faisant office de point d’interrogation.
A travers les tweets du président américain, le magazine explore les formes du mensonge : se référer à des faits qui n’ont pas eu lieu, utiliser l’hyperbole, ou encore accuser les autres d’inventer des faits.

Alors "vivons-nous à l’ère de la fin de la vérité ?"
Pour le philosophe Michel Serres, "c’est notre rapport à la vérité qui s’est brouillé dans le débat public, dit-il, on ne se demande plus si l’aspirine est efficace, mais combien de personne pensent qu’il est efficace. L’important n’est pas la vérité mais d’exprimer ce que ressentent les gens".
Michel Serres qui résume ainsi la difficulté : "l’opinion ne demande pas de travail, alors que la vérité est toujours le fruit d’une enquête, longue, humble et patiente".

Enquêter, interroger, chercher…On mesure à la lecture des journaux combien la tâche est parfois ardue.

Par exemple, quelle est la vérité sur ce qui se passe en Corée du Nord ?
Plusieurs reportages cherchent à vous décrire au mieux le pays de Kim Jung-un.
On peut conseiller celui de Society, où Pierre-Philippe Berson a écumé les bars autorisés de Pyongyang : "les nord-coréens boivent entre eux, dit-il, sous étroite surveillance, on trinque à l’émergence d’une nouvelle classe moyenne". Un anonyme confie pourtant que, "récemment, les autorités ont réduits les horaires d’ouvertures des bars, ce qui est une bonne chose dit-il, parce que les gens boivent trop, ils ont du mal à aller travailler le lendemain".

Ou peut-être que les langues se délient trop.

Reportage aussi dans Vanity Fair, où Adrien Gombaud a pu visiter les parcs d’attraction du pays. La famille dirigeante, fascinée par Disneyland en a fait construire plusieurs, mais là aussi difficile d’obtenir la vérité : "sur un manège, écrit le journaliste, je reconnais Dumbo et Winnie, mais la responsable du parc l’assure : ces personnages ne sont pas américains mais bien coréens".

L’image donne-t-elle forcément la vérité ? La question fait aussi débat en France.

Avec le procès de l’affaire du quai de Valmy, où plusieurs personnes sont jugées pour avoir incendié un véhicule de police et agressé des agents en marge d’une manifestation en 2016…
Tribune dans Libération ce matin, co-signée par le cinéaste Laurent Cantet, l’actrice Béatrice Dalle, la romancière Marie Desplechin ou encore le dessinateur Tardi. Tous s’inquiètent de voir le procès reposer en grande partie sur des vidéos.
"Le tournant judiciaire qui se joue dans cette affaire, écrivent-ils, tient au rôle des images pour certifier la culpabilité des prévenus. Or ces images ne montrent rien, les protagonistes étant tous masqués.
A coup d’arrêt sur image et de flèches rouges, le procureur invoque une poche de jean bombée, des baskets noires ou un caleçon de couleur rose, ou mauve, ou violet. Mais pour en avoir côtoyées un grand nombre, pour les mettre en scène ou les avoir créés, nous savons qu’une image ne vaut rien en elle-même, qu’elle est indissociable d’un discours.
Les images nous ont appris à douter, disent-ils, nous dont le métier est de les regarder, d’en fabriquer et de les réfléchir, nous refusons ce que l’on veut leur faire dire, et ce que l’on veut, en leur nom, justifier, c’est-à-dire la prison".
Tribune qui ne manquera pas de faire réagir, dans quelque sens que ce soit, à retrouver dans Libération.

Et puis, plus léger, mais pas moins controversé, la vérité sur la vie de Hugh Hefner.

Le fondateur du magazine PlayBoy est mort hier et vos journaux reviennent sur ses 91 années sulfureuses.
"Adieu chaud lapin" titre Le Parisien.
"Comment Hugh Hefner a contribué à la révolution sexuelle des années soixante", propose les Inrocks.
Slate, de son côté, retient "les meilleurs articles de PlayBoy"
Le site note qu’il n’y avait pas que des courbes dénudées dans le magazine, on y trouvait aussi de grandes interviews :
-Martin Luther King, par exemple, mais aussi Standley Kubrick, qui parlait de Dieu, de métaphysique et de philosophie... Sans compter Nabokov, Miles Davis, ou encore le fondateur d’Apple, Steve Jobs.
Mais dans PlayBoy, si les hommes pensent, les femmes posent.

Rappel salutaire à lire dans le Los Angeles Times :

"Hugh Hefner a prêché la libération sexuelle mais n’a jamais cessé d’exploiter le corps des femmes", écrit la chroniqueuse, Robin Abcarian. Elle raconte l’interview qu’elle est allée faire au PlayBoy Mansion, d’une jeune playmate de 23 ans ravie de réaliser son rêve d’enfance, la promesse qu’elle faite à son père en voyant son calendrier Playboy de pouvoir "un jour être une de ces filles !"
"Hefner est probablement l’homme qui a le plus contribué à banaliser l’exploitation du corps des femmes, écrit la chroniqueuse. C’est lui qui a ancré l’idée que les femmes et leur image sont là pour satisfaire les hommes.
Conclusion de la journaliste : Hefner, c’est l’homme du 20ème siècle qui pour se libérer du puritanisme a fait de la femme un objet".

Enfin, toujours à propos de vérité, interview fleuve d’un autre américain : le maitre du polar James Ellroy.

Oui, Ellroy auteur entre autre du Dahlia Noir et de L.A. Confidential, des romans noirs qui dépeignent la société américaine des années 50. C’est à lire dans le dernier numéro de la revue America.
"Ah ! La vérité ! dit-il, encore une de ces sacrées foutaises ! Vous pouvez me dire, vous, ce qu’est la vérité ? Tout le monde la fabrique, la vérité, politiciens, historiens, médias (…) vous connaissez la vérité sur l’assassinat de Kennedy vous ? Moi pas… Personne d’ailleurs"
James Ellroy, ronchon sceptique, ajoute tout de même que broyer du noir ne rend pas créatif : "j’ai longtemps cru que cela alimentait mon écriture, dit-il, Mais avec le recul, il y a une chose que je peux affirmer catégoriquement : c’est des foutaises, des conneries romantiques à laisser aux adolescents. Aujourd’hui je suis heureux, et être heureux me permet d’effectuer le meilleur travail que j’ai jamais accompli".
Alors, quelle est la clé du bonheur, selon Ellroy : "ne pas gâcher les précieuses minutes qu’une vie vous laisse à regarder la télé.
Moi, dit-il, je n’ai pas de télé, pas d’ordinateur, pas internet, pas de portable, je n’ai pas la radio et je ne lis pas le journal… Chez moi, conclue Ellroy, j’écris ou je médite"
Une interview de 20 pages à retrouver dans la revue America.
En ayant à l’esprit que James Ellroy ne détient pas forcément l’absolue vérité sur ce qu’est le bonheur.