Place de la République : la nuit leur appartient

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La revue de presse est une chronique de l'émission La matinale d'Europe 1
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La presse quotidienne revient ce jeudi sur les jeunes qui passent leurs nuits debout place de la République à Paris pour protester contre la loi Travail.

Ce matin en Une de vos journaux il y a ceux qui ne paient pas et ceux qui vont payer encore plus :
Le Monde : Ces Français qui cachent leur fortune dans les îles.
L’Humanité : quand l’Europe fabrique ses propres paradis fiscaux.
Le Parisien : L’Etat va privatiser les radars.

Et comme il n’y a plus d’argent,
La Croix : quand les profs manquent à l’appel.

Mais ça ne décourage pas les ambitions :
L’Opinion : comment Hollande s’échauffe pour 2017.

Nuit Debout

En Une de Libération, il y a ces gens devant la statue de la République, notamment un jeune homme, foulard autour du cou, les bras levés comme pour entraîner les autres : la nuit leur appartient. L’ambiance n’est pas du tout la même en Une du Figaro. Un jeune homme, blouson de cuir et foulard sur le nez pour camoufler son visage, les bras croisés dans une attitude agressive, toisant une CRS plus petite que lui et protégée par son bouclier : Face aux jeunes, Hollande prêt à lâcher encore du lest. Mais plus personne ne peut le nier, il se passe quelque chose. Pas grand-chose bien sûr. Yves Thréard  dans Le Figaro, ne voit là que les habitués de la contestation, intellectuels en mal de publicité, syndicalistes en mal d’audience, étudiants attardés, zadistes de passage entre Sivens et Notre-Dame-des-Landes, altermondialistes, mal-logés, intermittents du spectacle. Mais dans Libération, Johan Hufnagel remarque que même les libéraux les plus assumés voient dans ce mouvement un miroir de leurs propres espérances. Pas tous. Le site Slate nous explique comment Anne Hidalgo, la maire de Paris, s’est émue de cette privatisation d’un espace public. Comme l’écrit Jean-Laurent Cassely, elle en connaît pourtant un rayon en la matière. La mairie de Paris s’est fait une spécialité des partenariats publics-privés et de la mise en location du patrimoine parisien. Mais, Nuit Debout, justement, ne rapporte rien aux caisses de la ville. C’est pourtant dans Le Monde qu’on trouve le portrait le plus précis de ces noctambules obstinés. Le journal raconte comment le journal en ligne Fakir est à l’origine du mouvement. Et notamment son rédacteur en chef François Ruffin, réalisateur d’un film, "Merci patron", qui vient de dépasser par le simple bouche à oreille les 220.000 entrées. Un documentaire d’inspiration militante sur la lutte drôlatique entre deux chômeurs et le groupe LVMH qui a délocalisé leur activité. A propos du premier rassemblement, François Ruffin lance : "Je pensais que cela allait foirer. Etre de gauche, c’est être habitué à la défaite". Mais comme le dit une de ses journalistes : "Ça peut être une feu de paille, mais ça prouve qu’il y a une sacrée énergie disponible".

Exode

C’est d’un double exode dont nous parle l’écrivain Jean Clair dans Le Figaro. Dans un texte mélancolique, il évoque ces villages du bocage mayennais vivant en autarcie, peuplés de paysans taiseux et qui ont dû quitter leur campagne en un déracinement brutal, et peu à peu, la confrontation entre ces migrants de l’intérieur et des nouveaux venus qui les ont fait fuir. Jean Clair raconte aussi ses années en Belgique et les bouleversements de la ville de Bruxelles. Un demi-siècle, de la Mayenne à la Flandre qui a vu l’Europe bouleversée comme jamais elle ne le fut dans son histoire. Ce texte a d’abord été publié le 21 mars dans une revue qui en avait ôté une phrase : "Bruxelles, capitale joyeuse et cultivée d’un continent qui fêtait, des Républicains espagnols aux surréalistes dissidents et aux vieux russes émigrés la joie de se retrouver, est devenue la capitale d’une communauté où se dessine une nouvelle Europe des soumis, d’une grande laideur". Le lendemain, 22 mars, les bombes explosaient à Bruxelles.

Histoire du silence

Un historien peut-il écrire sur le silence ? Peut-il retrouver la trace de ce qui n’en laisse pas ? La Croix consacre une page au nouveau livre de l’historien Alain Corbin qui aime tant se pencher sur ces vies concrètes dont l’histoire ne parvient pas à nous rendre la consistance. Nous ne pouvons pas connaître, dit-il, les émotions de 99% de la population du 19e siècle. L’histoire culturelle ne concerne que 1% de la population qui a pu formuler son ressenti. Mais le silence a ses heures de gloire. Le 17e siècle par exemple où se diffuse la contention, l’art de se taire. Le silence est alors la condition de l’oraison, du retour sur soi, de l’introspection. Un dépaysement assuré pour nous qui vivons dans une époque où même les rues des villages sont saturées de hauts-parleurs diffusant une musique censée nous préserver de l’ennui.

Macron

Parmi le bruit incessant, il y a celui des nouveaux candidats, des nouveaux partis. Le Parisien nous raconte le lancement du mouvement politique d’Emmanuel Macron, entre un discours fleurant bon les rêves des nouvelles sociétés d’un Jacques Chaban Delmas et l’activation de réseaux, du patronat au Qatar. "Emmanuel Macron s’est mis en mouvement, nous dit Daniel Muraz dans Le Courrier Picard. Mais s’il encore faut-il voir la direction qu’il va prendre". La révolution libérale, comme celle de Che Guevara, est comme une bicyclette, quand elle n’avance pas, elle tombe. Alors peu importe où elle va. Le mouvement est un programme.


Macron les a-t-il ringardisés ceux qui prônaient depuis si longtemps l’alliance des libéraux sociaux et des sociaux-libéraux ? La revue Charles pose la question : Les centristes sont-ils tristes ? Où l’on comprend que leur rêve va se réaliser, mais sans eux, étouffés qu’ils seront entre les Juppé et les Macron. Restera ce merveilleux abécédaire qui nous rappelle l’histoire du centrisme. À G, on trouve girouette : "Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent qui change de sens", disait Edgar Faure. À C, comme charnière, cette phrase d’Hervé de Charrette : "Ce n’est pas parce que nous sommes un parti charnière qu’il faut nous prendre pour des gonds". Et puis cette phrase de François Hollande : "Un centriste assis entre deux chaises ira toujours moins loin qu’un socialiste qui marche".  Il n’avait pas prévu Emmanuel Macron.