Paris 2024: la presse euphorique

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La revue de presse est une chronique de l'émission Europe matin
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Chaque jour, Marion Lagardère scrute la presse papier et décrypte l'actualité.

Dans la presse ce matin, c’est "l’euphorie"

Des JO encore, des JO partout, gavé jusqu’à plus soif, "Enfin !" titre l’Equipe qui note qu’ "après un siècle d’attente, le sport tricolore est face au plus grand défi de son histoire !". C’est "euphorisant" vous dit le Parisien, qui met le paquet avec un cahier spécial de 10 pages.
Même l’Humanité s’y met : "ne boudons pas notre plaisir, écrit Jean-Emmanuel Ducoin dans son édito, la désignation de Paris constitue l’une de ces nouvelles capable de réjouir les cœurs. Bien sûr il y a la question des coûts et de la facture mais. Laissons un peu s’exprimer notre intuition : à l’image de la Coupe du Monde 98, les JO peuvent être une chance, dit-il. Une chance pour la Seine-Saint-Denis par exemple". Et on comprend mieux le point de vue en poussant quelques pages plus loin. Les élus communistes du 93 sont tous d’accord : "les jeux sont une vraie aventure sociale, 1.100 emplois à la clé et 160 millions d’euros de retombées pour les entreprises du département". Bref, pas touche au grisbi. Les jeux, c’est bon pour tout le monde.
De L’Huma au libéral Challenges, où Vincent Beaufils nomme le défi à venir : montrer que notre pays "est enfin véritablement ancré dans son siècle"
Vous trouvez que c’est trop ? C’est que vous n’avez rien compris au "moteur J.O". Analyse du sociologue Michel Wieworka, présenté dans le Parisien comme spécialiste du vivre ensemble : "la France est le pays en Europe le plus inquiet pour lui-même, très pessimiste. Les J.O. sont donc susceptibles de créer un climat propice à un retour à la confiance ponctué de moment d’ébullition festive " Il ajoute que ça ira d’autant mieux si les manifestations ne se "multiplient pas, s’il n’y pas de tensions politiques et que le chômage régresse, évidemment (...) Après, on trouvera toujours des esprits critiques qui dénonceront l’opium du peuple et le poids de l’argent"
Et oui, les chagrins, les grincheux, les cyniques, comme Axel de Tarlé tout à l’heure, "attention aux dérapages budgétaires, etc". Ronchon De Tarlé !
Ronchon aussi Médiapart qui a enquêté sur la "gestion opaque du groupement d’intérêt public des J.O.". Ronchon enfin le site Reporterre qui rappelle que les "entreprises partenaires des Jeux seront exonérées d’impôts". Autant d’esprits chagrins qui se cabrent en vain devant l’évidence.
Il s’agit de "marquer l’Histoire" comme le répète Tony Estanguet, l’Histoire avec un grand H.

Si la presse insiste tant sur "l’euphorie", c’est peut-être parce que, dans le reste de l’actualité, les nouvelles du monde sont bien sombres.

Dans vos journaux, il y a toujours les photos des rescapés de l’ouragan Irma. Reportage "au cœur du chaos" à lire dans VSD sur huit pages. Dossier plus épais encore dans Paris Match qui propose 24 pages, en s’arrêtant notamment sur les pillages.
Il y a la menace Nord-coréenne aussi, qui fait la Une du Point et du numéro de Courrier International, "qui pour arrêter Kim ?" interroge l’hebdomadaire.
Enfin, il y a la Birmanie, où les Rohingas fuient les massacres. "Ils ont couru, marché, trébuché, puis couru encore, ils sont exténués, affamés, certains sont blessés. Ils ont fui, la mort aux trousses et la peur au ventre. Reportage à lire dans Le Monde, où Remy Ourdan a recueillis les témoignages des réfugiés. Tous rapportent les ordres, hurlés par les soldats de l’armée birmane dans les villages : "Partez ou vous allez tous mourir !", Effectivement, "ceux qui sont restés ont été exécutés et leurs villages systématiquement brûlés" écrit le reporter qui parle d’un "nettoyage ethnique d’une ampleur inégalée. " Voilà, ça se passe au 21ème siècle, en 2017 et c’est à lire dans Le Monde.

Dans la presse également, et en France cette fois, les questions de sécurité.

Oui, plusieurs journaux reviennent sur l’annonce faite par le ministre de l’intérieur de créer une nouvelle police de proximité. Dossier en pages 2 et 3 de La Croix où l’on aborde le sujet sensible des rapports police-population et les ratés de la précédente expérimentation entre 99 et 2001. Le journal rappelle que la réforme avait entrainé "une multiplication coûteuse des commissariats, fixant les policiers dans des bureaux plutôt que sur le terrain". De simples "agents d’ambiance", d’après Céline Berthon, du syndicat national des commissaires de police.
Malgré les doutes, plusieurs villes sont partantes et ont fait acte de candidatures pour expérimenter ce dispositif : Lille, Aulnay-sous-Bois, mais aussi Grenoble. Info à lire sur le site du Dauphiné où la première adjointe en charge de la tranquillité, Elisa Martin, voit dans cette "police du quotidien" une possibilité de lutte contre le trafic de drogue.

Rapprocher la police des habitants donc. C’est aussi le dossier de l’Obs.

Et à le lire, on se dit que le chemin est long, tant la défiance est grande. Elsa Vigoureux a enquêté sur les violences policières. De l’affaire Théo à la mort d’Adama Traoré, en passant par celle d’Amine Bentounsi : "aucune statistique officielle ne recense les violences policières, explique l’Obs, pas la moindre donnée. Nous avons donc recensé nous-même 94 morts liées à l’intervention de la police ou des gendarmes entre 2007 et 2017. "
Et d’interroger la cheffe de l’IGPN, la police des Police, Marie-France Monéger-Guyomar. qui dit regretter "l’absence de recensement, ça n’est pas une bonne chose, dit-elle, ça favorise les fantasmes. " A l’IGPN, pas question de parler de "violences policières", "ça ne correspond à rien. C’est trop subjectif. La Police peut-elle taper sur les gens ?, demande la journaliste. Oui, répond la cheffe, si c’est légitime et proportionné, après on enquête, on intervient. Mais toutes ces affaires causent "d’épouvantables dégâts".  Manière de dire que la transparence est une nécessité. Pas pour les victimes mais pour l’image de la Police. Bon, tout ça nous a bien éloignés de "l’euphorie des J.O.". Alors retour sur l’interview de Michel Wieworka et son plaidoyer pour le "vivre ensemble". Pour lui, justement, on peut tout à fait profiter des Jeux pour s’occuper des quartiers populaires, "réduire les écarts". "Pour les jeunes de banlieues, les jeux, c’est chez eux et c’est pour eux ! Même si, même si, dit-il, les JO ne sont pas là non plus pour résoudre les questions sociales. " Vous le voyez venir le beau slogan ? "La France black-blanc-beur de 98" ? Wieworka aussi, qui conclue, lucide, "ce slogan est né grâce à la victoire des Bleus, pas avant. S’ils avaient été éliminés en 8ème de finale, il n’y aurait certainement pas eu. cette euphorie"