À la Une : on interroge l’art de l’analyse

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La revue de presse est une chronique de l'émission Deux heures d'info
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Chaque jour, Marion Lagardère scrute la presse papier et décrypte l'actualité.

Dans la presse ce matin, on interroge l’art de l’analyse.

L’art de l’analyse quand chaque minute d’un fait divers est décryptée en direct, quand "la justice se fait en direct", titre Libération.
On parle évidemment du traitement de l’affaire Alexia Daval.
"Parce que ce qui frappe, écrit le journal, c’est l’officialisation médiatique des aveux, quasiment en direct, avant même la fin de la garde à vue".

"Il se joue aujourd’hui, via les réseaux sociaux, une nouvelle sorte de pression. On assiste à l’immixtion de "l’air du temps" dans la salle d’audience. Personnalités politiques, ou membre d’association, tout le monde réagit".

"Méfions-nous de la justice Twitter", écrit Laurent Joffrin dans son édito, "gardons en tête les impératifs de retenue et de vérité qui sont l’apanage d’un débat public honnête, même sur Twitter".
Ce serait donc la faute de Twitter.
Paradoxe puisque, sur Twitter, ceux qui racontent en direct, ce sont bien les journalistes.
Soit dit en passant, j’ai vérifié : ceux de Libération ne le font pas.

Mais voilà, Twitter et ses torrents de réactions lapidaires serait donc l’agent perturbateur de l’art de l’analyse.
Twitter, mais aussi les chaines d’info en continu.
C’est ce qu’écrit Daniel Schneidermann dans son billet sur le site Rue89.
"Cette affaire-là a obsédé BFMTV pendant de longues heures, dit-il, sur le plateau, aucun des commentateurs ne sait rien des rapports entre le mari et la femme, mais ils sont tout de même rassemblés là, au rendez-vous des parleurs de rien, parce que quelqu’un (mais qui ?) a décidé que cette affaire dont on ne sait rien serait le sujet du jour".
La faute à Twitter, la faute à BFM. La "faute des avocats" explique la procureure en conférence de presse.
La faute, pour Stéphane Durand Souffland dans Le Figaro, la faute de Marlène Schiappa, secrétaire d’État chargée de l’Égalité qui a commenté l’affaire alors que "Jonathann Daval a le droit, dit-il, de se défendre comme il l’entend".

La faute, résume enfin Pascale Robert-Diard dans Le Monde, "à un fait plus général : la compassion trahie".

Il y a l’art de l’analyse, et puis il y a l’art de l’interview.

Pourquoi interroge-t-on quelqu’un ? Autour de quelles questions ?
Le PDG de Lactalis, Emmanuel Besnier accorde ce matin un entretien aux Échos.
"Le patron titre les leçons de la crise du lait", titre le journal et l’on apprend que c’est la "plus grande crise qu’il ait eu à gérer dans sa vie", que "sur certains sujet (il) n’a pas l’impression d’être écouté", ou encore que le "problème de la filière laitière française, c’est qu’elle est très excédentaire".
On produit trop de lait. Curieuse remarque de la part de Lactalis qui a justement poussé ses producteurs à produire plus en leur promettant le marché chinois.
Mais la question n’est pas posée au PDG dans cette interview dont le titre, le message qui a été retenu est le suivant : "cette crise va nous couter des centaines de millions d’euros".
Là aussi, on se dit que ça aurait mérité une petite relance.
Puisque comme le rappelle Ouest-France ce matin, "des millions d’euros", c’est justement ce que Lactalis a économisé grâce à plusieurs montages fiscaux en Belgique et au Luxembourg, et que donc, avec 18 milliards de chiffre d’affaire, le groupe ne devrait pas avoir trop de problème de trésorerie, mais la question n’est pas posée. Pas de Luxembourg, pas de Fisc.

Et puis, "art de l’interview" toujours, cette fois dans Le Figaro avec Gérald Darmanin.

Le ministre de l’action et des comptes publics annonce qu’il prépare un plan "anti-fraude fiscale", basé sur la méthode, dit-il, du "name and shame", autrement dit de balancer le nom des fraudeurs sur la place publique. "Nous luttons contre la fraude comme on lutte contre la délinquance", résume Gérald Darmanin.

Une interview très intéressante, c’est sûr, mais qui résonne bizarrement on va dire lorsqu’on parcourt les autres journaux. Par exemple l’Opinion, qui titre sur "l’affaire Darmanin qui complique les relations gouvernement-fonctionnaires", "la plainte pour viol déposée contre lui (…) inquiète l’exécutif, écrit Fanny Guinochet, même s’il clame son innocence".

Eh oui, parce qu’en droit français, c’est toujours bon de le rappeler, quoi qu’on pense d’une affaire, tant que la culpabilité n’est pas démontrée, il y a présomption d’innocence. Dans tous les cas, d’ailleurs.

Et puis, à regarder certaines Unes, on peut s’interroger sur l’art de titrer.

C’est à dire qu’on radote un peu…

Politis fait sa couverture sur "le cri d’alarme des soignants à l’hôpital".
Le Parisien, sur "le cri d’alarme des médecins vis-à-vis des antibiotiques".
Et l’Obs publie "le cri d’alarme de Paul Auster sur Trump".

Bon à la fin, trop d’alarme tue l’alarme, à trop crier on n’entend plus rien.

C’est dommage parce qu’un titre sert aussi à poser un débat. 
Par exemple celui-ci, en couverture de l’hebdo Le 1, qui interpelle : "Robots, faut-ils leur dire merci ?"
Reportage sur ces projets de machines destinées à investir notre quotidien et, surtout, à nous rendre des services : du soutien scolaire à l’aide aux personnes âgées ou malade. Dossier donc dans Le 1.

Et puis, autre sujet, qu’on aurait pas forcément pensé aborder il y a quelques années : c’est l’homophobie, en couverture des Inrocks : enquête sur les violences dont sont victimes les personnes lesbiennes, gay bi et trans partout dans le monde. Des témoignages rares, d’homosexuels persécutés au Mali et en Tchétchénie.

Enfin, on citer la Une de l’Obs qui plaide cette semaine pour l’instauration d’un congé paternité plus long, mieux indemnisé et pourquoi pas obligatoire, "c’est la clé de l’égalité", dit le magazine.
Illustration de ce qu’est l’art de lancer le débat.

À la fin, avec toute cette profusion d’analyses et de débats, il est temps de parler de l’art de se taire !

"Savoir parler, savoir se taire", c’est le titre du livre que vient de publier le psychiatre Jean-Christophe Seznec.
"Parce qu’il faut sortir de l’hystérie de la parole", c’est ce qu’il explique à Pascale Senk dans le dernier numéro du Figaro Santé.

"Depuis le début des années 2000, nous connaissons une expansion de la communication : il faut tout révéler, s’affirmer, clarifier ses relations en échangeant à tout propos. Or, on se retrouve aujourd’hui avec un phénomène d’hypercommunication, intensifié par l’usage des nouvelles technologies, où tout le monde se sent obligé d’intervenir à la moindre occasion, même pour ne rien dire".

Et le professeur Seznec raconte ces patients qui arrivent de plus en plus nombreux avec "trop de paroles dans leurs têtes", des gens qui s’usent à commenter leur quotidien, avec, pour certains, "une tendance à la négativité, à la plainte et ça n’est pas anecdotique, parce que ça créé de l’anxiété, du stress".

La solution ?
"Se reconnecter à son corps", dit-il au Figaro Santé, l’écouter, parce que pour parler juste, il faut d’abord prendre le temps de se taire.