À la Une : en finir avec les bons sentiments

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La revue de presse est une chronique de l'émission Deux heures d'info
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Chaque jour, Marion Lagardère scrute la presse papier et décrypte l'actualité.

Dans la presse ce matin, "en finir avec les bons sentiments".

Oui, c’est l’appel lancé ce matin par Le Figaro, "en matière d’immigration". "La raison avant l’émotion", plaidoyer d’Yves Thréard dans son édito.
"parce que l’émotion pousse à la générosité, mais que la raison commande d’en finir avec les bons sentiments". Et de rappeler le conseil donné par Emmanuel Macron lui-même à une demandeuse d’asile : "si vous n’êtes pas en danger dans votre pays, il faut y retourner". Phrase dans laquelle on peine à cerner le bon sentiment présidentiel. C’est que la candeur n’est pas tant à l’Élysée qu’à l’Assemblée. Pour le Figaro, "le projet de loi asile et immigration rencontre les réticences d’une partie de la majorité", ce qui met "la fermeté du président à l’épreuve". Même analyse dans Le Monde qui raconte "l’opération déminage du gouvernement" : "l’exécutif met en place une stratégie pour éviter toute fronde des députés, avec un argumentaire bien rodé pour faire rentrer les sceptiques dans le rang : "s’attaquer à Gérard Collomb, c’est s’attaquer à Macron"". Bref, on joue sur la corde sensible : la fidélité des élus, sur "leurs bons sentiments" macron-philes. Alors, où se niche la raison ? Ne pas porter atteinte à la popularité d’Emmanuel Macron ou prendre le parti des immigrants ? Eh bien, l’Obs a choisi les seconds, avec une couverture choc, où l’on voit le visage du Président, encadré de fils barbelés, et ce titre grinçant : "bienvenue au pays des droits de l’homme".

Un numéro dans lequel plusieurs figures dénoncent "l’hypocrisie française" en matière d’immigration. Notamment le prix Nobel de littérature, Jean-Marie Gustave Le Clézio qui parle "d’un déni d’humanité insupportable".

"Comment peut-on faire le tri ?, demande-t-il. Comment distinguer ceux qui méritent l’accueil et ceux qui n’en sont pas digne ? Est-il moins grave de mourir de faim, de détresse, d’abandon que de mourir sous les coups d’un  tyran ? Est-ce que ces tyrans, que la France a soutenus, encensés, qu’elle a choyés,
est-ce que ce ne sont pas ceux-là justement qui menacent la vie de leurs concitoyens les plus pauvres ? Est-ce que la France n’a pas une responsabilité ?"
Le Clezio qui voit dans "la politique un monstre froid, agissant avec des instructions qui ne tiennent pas compte de l’humain". "Prenons garde, dit-il, à ne pas devenir sourds et aveugles à cette misère". "Il faut avoir l’audace de regarder positivement ces personnes qui arrivent, dit également Georges Pontier, président de la conférence des évêques de France, le devoir d’humanité doit être plus fort que nos appréhensions". Et c’est possible. Pour preuve, ce reportage, toujours dans l’Obs, de Cécile Deffontaines, à Forges-les-Bains dans l’Essonne, où un centre d’accueil a ouvert il y a un an et demi. "Un petit bourg qui revient de loin, écrit-elle, quand l’annonce a été faite en 2016, de nombreux habitants sont devenus fous : "ils pensaient que les Afghans allaient violer les petites filles, raconte Marie-France, c’était n’importe quoi". Lors d’une réunion municipale, toutes les digues ont lâchées, une dame a même dit : " vous n’avez qu’à couler leurs bateaux"". Bref, c’était mal engagé, et puis, avec l’arrivée des migrants, la tension est retombée : "finalement, ça se passe bien, confie une habitante réticente à l’époque, les migrants sont propres sur eux, pas agressifs, et plus polis que certains Forgeois !". Peut-être parce que, comme dit le Figaro, "la raison doit l’emporter sur l’émotion". À signaler enfin à ce sujet, le surprenant portrait publié dans La Croix sur Benoit de Sinety, "le prêtre, écrit Céline Hoyeau, que quinze millions de téléspectateurs ont découvert lors des funérailles de Johnny, le 16 décembre à La Madeleine, et qui saisit l’opportunité de cette fraiche notoriété pour braquer les projecteurs sur les migrants. Pourquoi ? "Parce qu’on joue notre âme sur ce sujet", dit-il, "on ne peut pas sélectionner les vies qu’on veut défendre"". Message plein de "bons sentiments", diront certains, à lire donc dans La Croix.

Autre titre ce matin, retour sur la tribune signée dans le Monde par 100 femmes réclamant la "liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle".

"Une tribune qui jette un froid", titre de Sud-Ouest. "L’anti-féminisme bien réac’ est de retour", juge l’Humanité qui voit dans ce texte "un appel à rebours de la vaste libération de parole qui est en cours". "C’est qu’il y a quelque chose de sidérant dans cette tribune, écrit Maurice Bontinck dans la Charente Libre, où l’on mélange tout, dans des termes imprécis : "vague purificatoire" ? "Morale victorienne" ? "Climat de société totalitaire" ? On n’aurait rien compris, écrit-il, on serait à côté de la plaque. oser saluer cette loi du silence brisée et espérer voir changer certains comportements, ce ne serait que du politiquement correct ? Non, les mots ont un sens, et cette tribune n’en a aucun". En Une de Libération : trois incarnations de la polémique : Catherine Deneuve, Catherine Millet, Brigitte Lahaie, et cette question : "la liberté sexuelle menacée, vraiment ?". "Certains arguments sont valables, écrit Sabrina Champenois dans son édito, notamment le risque que des accusés le soient à tort. Reste, dit-elle, que la défense de la drague insistante rappelle l’éloge de la grivoiserie par Christine Boutin : l’idée qu’une certaine culture, socle d’une chouette passé, serait en danger. Il faudrait donc le défendre, avant même de défendre les femmes. ce qui est discutable", conclue-t-elle prudemment. Enfin il y a cette tentative de médiation de Christophe Bonnefoy, dans le Journal de la Haute-Marne : "l’excès n’est pas bénéfique, dit-il, ni dans un sens ni dans l’autre. Tout est affaire de juste équilibre : dénoncer, sans lyncher. Garder sa liberté sans la transformer en soumission". Justement, pour aller plus loin, on peut renvoyer vers le dossier de Philosophie Magazine : "peut-on désirer sans dominer ?" On va rassurer tous les anxieux en répondant sans attendre "oui". Ce que cinq philosophes, cinq femmes en l’occurrence, détaillent très finement dans ce numéro. Garanti "sans bons sentiments".

Enfin, autre question pleine de suspens en couverture du Point : "la France va-t-elle vraiment mieux ?"

Avec ce sous-titre en bonus : "Enquête sur le nouveau pays de l’optimisme". "Il faut avouer que c’est déstabilisant, écrit Etienne Gernelle, nous autres, journaux, peu portés sur les trains qui arrivent à l’heure, avons été servis ces dernières années, car les malheurs, les erreurs et les échecs nous parvenaient par tombereaux. Et là, soudain, apparaissent des raisons d’être plus optimistes ! De quoi vous déprimer une rédaction". Il est ironique Etienne Gernelle. On le comprend d’autant mieux si l’on repense à toutes les Unes effrayées et anxiogènes du Point ces dernières années. C’est vrai que, "c’est déstabilisant", de se dire que ça ne va pas si mal. D’ailleurs Franz-Olivier Giesbert dans son édito a, semble-t-il, du mal à prendre le pli, lui qui alerte sur "la bien-pensance qui (serait) en train de prendre le contrôle de nos cerveaux", "liberté, peut-on encore écrire ton nom ?" Ben oui, voilà c’est fait du coup : c’est écrit. Sinon, pour ceux qui persistent à rechigner face au vent d’optimisme qui balaye la France, on peut conseiller la lecture d’un tout nouveau magazine, qui se veut, à en croire le titre, dans l’ère du temps. In the moment. Oui, c’est en anglais, mais pas le sous-titre qui vous propose de "vivre l’instant". Au sommaire : trouvez où se niche votre bonheur, apprenez à dire "merci" ou encore préférez l’authenticité à la perfection. Autant de projets partagés par un autre magazine, Happinez, qui vous veut "heureux" donc, et qui vous met au défi de "faire du bonheur une habitude". Nous vous laissons juge quant à la qualification de la dose, équilibrée ou gargantuesque, de bons sentiments…