À la Une : À quoi servent encore les journalistes ?

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La revue de presse est une chronique de l'émission Europe matin
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Chaque jour, Marion Lagardère scrute la presse papier et décrypte l'actualité.

Et ce matin, cette question en Une de La Croix : "À quoi servent encore les journalistes ?"

Question provoc’  surtout si l’on regarde l’illustration choisie par le journal en forme de réponse : c’est une photo du journaliste turc Onur Coban, visiblement sur une ligne de front puisqu’il est habillé d’un gilet pare-balle portant l’inscription "press". Symbolique parce que lui a couvert les terrains les plus chaud de ces dernières années : du Darfour à la Somalie, en passant par l’Irak, la Syrie, la Libye, le Yémen, l’Afghanistan etc…
Alors pourquoi ce choix de Une ? Parce que s’ouvre aujourd’hui à Tours, explique La Croix, les 11e assises du journalisme, un rendez-vous qui a pour thème : "qu’est-ce qu’un journalisme utile ?".

Une question autour de laquelle l’institut de sondage ViaVoice a interrogé 1000 personnes pour le JDD. Qu’attendez-vous des médias ?
Réponses : en premier lieu, qu’ils vérifient les informations fausses et les rumeurs (61%), ensuite qu’ils apportent des informations pratiques, utiles au quotidien (49%) et enfin, qu’ils révèlent des pratiques illégales ou choquantes (48%)".

Et si on passe la presse du jour à travers ces filtres, ça donne quoi ?

La première exigence, vérifier des rumeurs ou des informations supposées fausses, est bien servie ce matin puisque beaucoup de journaux propose des vrais/faux sur la SNCF : Libération par exemple, dont c’est le dossier de Une et qui vous dit que "la SNCF n’est pas si moribonde" que ça, ou encore Ouest-France avec ce titre "cheminots : vrais avantages et idées reçues".
La retraite à 52 ans, "elle est surtout théorique", dit le journal.
La multiplication des primes ? Exagérée, "par exemple la prime au charbon n’existe plus depuis 74 et la fameuse "prime pour absence de prime" n’existe pas", écrit Elie Courboulay…
En revanche, l’emploi est bien garanti à vie, et les déplacements sont gratuits, dans la limite de huit par an sur le réseau TGV, précise Ouest-France.

Ça c’est pour la partie "vérification d’information", mais il y a aussi la deuxième attente vis-à-vis des médias : qu’ils apportent des informations utiles au quotidien. Là aussi vous êtes servis, comme tous les jours j’ai envie de dire : la presse regorge de conseils.
Pour n’en citer qu’un, parmi les plus urgents, La Voix du Nord par exemple qui vous prévient en Une, "notre eau est polluée". Femmes enceintes, allaitantes et enfants en bas âge ne doivent pas boire au robinet, précise le journal.
Mais la presse, ce n’est pas non plus que de la vérification de rumeurs et de l’utile près de chez soi. C’est aussi vous emmener là où vous n’irez peut-être jamais, et porter à votre connaissance d’autres vies, d’autres réalités dans le monde.

C’est ce que fait par exemple la revue 6 Mois, semestriel de photo-journalisme, dont le dernier numéro sort aujourd’hui.

Oui avec pour thème l’urbanisation du monde et les "villes folles" : reportage notamment à Lagos, la mégapole nigériane aux 20 millions d’habitants dont le bidonville tentaculaire enfle inexorablement depuis 20 ans : une cité infernale, polluée, congestionnée où chaque année 750 000 arrivants viennent tenter leur chance et essayer, dit le magazine, de "récolter quelques miettes de la richesse générée par l’industrie du pétrole"

Et le paradoxe, c’est que sous l’œil du photographe Jesco Denzel, la pauvreté est esthétique, le bidonville est sublimé, tout comme ces enfants, nus au milieu des amas de tôle et de fumée, le regard des hommes, leur dénuement complet.
Un reportage avec photo et texte à découvrir dans la très belle revue 6 Mois.

Et puis, la presse, c’est aussi le dessin de presse : dossier dans le 1 sur Plantu.

Le dessinateur qui officie chaque jour en Une du journal Le Monde fête ses 50 ans de carrière.

À lire notamment, le billet d’Eric Fottorino, directeur du 1 et ancien directeur du Monde, un billet titré "le jour où j’ai "censuré Plantu"".
Où il raconte qu’en 2007, il a repoussé la publication d’un dessin, parce "qu’on y voyait un camion du groupe Total conduit par un soldat fonçant dans la jungle birmane, écrasant des malheureux, eux-mêmes frappés par d’autres soldats". Le dessin a été publié 24 heures plus tard, en page 2 et non en Une. Pourquoi, parce que le jour précédant, le PDG de Total, Christophe de Margerie accordait une interview au Monde.
Ne pas froisser le patron qui accepte de parler.
Ne pas froisser les politiques aussi. Où vous apprendrez que Nicolas Sarkozy a appelé le directeur de la rédaction pour lui demander de faire enlever les mouches que Plantu dessinait systématiquement au-dessus de sa tête, en vain.

Des pressions relativisées par le combat qui occupe aujourd’hui Plantu : en l’occurrence, la liberté de caricaturer, et précisément de dessiner les religions.

Un dossier spécial "50 ans de carrière de Plantu", à lire dans Le 1.

Enfin, une presse utile, c’est aussi une presse qui fait tomber les idées reçues. À ce sujet, le magazine National Geographic fait son mea culpa.

"Pendant des décennies, notre façon de couvrir l’actualité était raciste, et, pour nous libérer du passé, il nous faut bien le reconnaitre", c’est le titre de l’édito de Susan Goldberg, rédactrice en chef qui a demandé à un historien de passer en revue 130 ans de reportages.
Par exemple, cette photo d’autochtones prise au Timor en 62, dont la légende précise que ces "non civilisé sont fascinés par nos technologies", en l’occurrence un appareil photo.
Il y a aussi ce reportage en Afrique du Sud, où seuls des blancs s’expriment. En Polynésie, où les femmes sont forcément "belle et glamour", ou encore en Australie, où l’on trouve "les sauvages parmi les moins intelligents des êtres humains".

Avec ce genre de couverture, écrit Susan Goldberg, "National Geographic n’a fait qu’entretenir les clichés et perpétuer une "ligne de couleur", autrement dit une division du monde entre civilisé et non-civilisés".

Un examen de conscience assez rare pour être mentionné.

Enfin, puisqu’on parle d’idées reçues, il faut vous signaler le supplément Handicap du journal le Monde où l’on explique que "les stéréotypes freinent l’intégration des personnes handicapées", qu’en France, elles sont deux fois plus touchées par le chômage que les valides.

Pour contrebalancer, je voulais vous lire les exploits de la délégation française aux Jeux Paralympiques, et puis, en court de route, eh bien on a appris la mort de l’astrophysicien Stephen Hawking, 76 ans, auteur du best-seller "Une brève histoire du temps", vulgarisateur hors-pair des choses du cosmos.

Son visage est en Une d’à peu près tous les sites d’information, du New York Times au Figaro. Un génie atteint de la maladie de Charcot, et salué unanimement ce matin sur Twitter : de la Nasa à Boy George en passant par les auteurs des Simpsons et Katy Perry.
Un homme qui a fait tomber tous les clichés sur le handicap justement en utilisant son image pour parler de science dans les médias.