"Le journaliste, c'est le citoyen par excellence"

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La Morale de l'Info est une chronique de l'émission La matinale d'Europe 1
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Raphaël Enthoven revient sur la mort du journaliste français Stephan Villeneuve et son confrère kurde Bakhtiyar Haddad, qui ont été tués à Mossoul.

Le journaliste français Stephan Villeneuve et son confrère kurde, le fixeur , ont été tués à Mossoul lundi dernier, et Véronique Robert, qui accompagnait Stephan Villeneuve, est dans état critique. Une tragédie du courage sur laquelle vous revenez aujourd'hui, avec une question simple : pourquoi ont-ils risqué leur vie ?

C'est vrai. Pourquoi sont-ils partis ? Qu'y a-t-il de si important dans une zone de guerre pour qu'on y risque sa vie sans y être contraint ? Pourquoi faut-il informer à tout prix ? Que nous montrent (au-delà de ce qu'ils nous apprennent) ces gens qui risquent leur vie ? Que disent-ils, au fond ?
Que tout homme est libre de se replier sur lui-même et de fermer les yeux, mais qu'en le faisant, il ampute sa propre liberté. "Le courage, dit Hannah Arendt, libère les hommes de leur souci concernant la vie, au bénéfice de la liberté du monde".

Et qu'est-ce que ça veut dire ?

Que, pour un homme vraiment libre comme le sont les journalistes de terrain, le monde est toujours plus important que soi. Être libre, c'est agir, dit-elle. Et le "don de l'action" implique le courage, c'est-à-dire le fait d'avoir peur pour le monde plus encore que pour sa vie. Vous vous souvenez, Thomas, que Jean-Marie Le Pen, avait déclaré ds son livre "Les Français d'abord !" qu'il aimait mieux ses filles que ses nièces, et mieux ses nièces que ses cousines, etc ?

Oui.

Eh bien, le courage, c'est exactement l'inverse ! Non qu'il s'agisse de moins aimer les siens que les autres, mais au sens où être courageux, c'est savoir (dit Arendt) "quitter le foyer" pour embrasser le monde (à l'image de Stephan Villeneuve et Bakhtiyar Haddad) et témoigner du mal que l'homme peut faire à l'homme. Qu'il risque sa vie à Mossoul - ou son honneur et sa santé à un meeting des Insoumis ou du FN - tout journaliste de terrain défend, plus que la liberté, la possibilité même de la démocratie.

Pourquoi le journaliste, plus qu'un autre ?

Parce que le courage n'est pas l'apanage de quelques tempéraments d'exception, mais de tout citoyen quand il prend sa part à la vie de la cité et contribue, par son engagement, à l'édifice bancal d'un monde commun.. En ce sens, informer, c'est produire de la communauté - non pas au sens étroit que lui donne le communautarisme, mais au sens noble que lui donne l'appartenance à un monde commun.
Et un "monde commun", c'est exactement le contraire d'un monde unanime !
Pour vivre ensemble, nous n'avons besoin que de nos différences - d'origine ou d'opinion.
Or, il n'y a que la pluralité de la presse qui permette à la fois l'égalité de tous et la singularité de chacun.
Et les braves gens qui, depuis leurs fauteuils ou bien leurs meetings (dont l'enjeu est de crier la même chose que le voisin), s'autorisent à détester cette profession sublime qui garantit leur propre liberté sont comme les abstentionnistes qui s'autorisent à critiquer les gens qu'ils n'ont pas élus - c'est-à-dire des enfants gâtés.

LMDI ?

Le journaliste, c'est le citoyen par excellence.