Garde à vue de Sarkozy : le hiatus irréductible entre temps politique et temps judiciaire

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L'édito politique d'Hélène Jouan est une chronique de l'émission Europe matin
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Placé en garde à vue mardi, l’ancien président est interrogé par les policiers dans le dossier du financement libyen présumé de sa campagne présidentielle de 2007.

C’est une étrange impression de "déjà-vu" : au-delà de l’exceptionnelle durée de cette garde à vue, ce sont les mêmes images qui tournent en boucle sur les chaines d’info continue, les mêmes mots qui sont prononcés par ses amis, dénonçant un "acharnement". Les quinquennats passent, pas les ennuis de Nicolas Sarkozy avec la justice, qu’il soit candidat ou vieux sage retiré de la politique.

Un agenda judiciaire long comme le bras. L'impression de répétition est liée aux dossiers judiciaires multiples de l’ancien président mais aussi à la lenteur de la justice. Car au-delà de cette affaire de financement présumé par des circuits libyens de la campagne de 2007, sur laquelle une enquête est ouverte depuis cinq ans, Nicolas Sarkozy a déjà connu une garde à vue dans l’affaire dite "des écoutes". Il est déjà mis en examen dans celle-ci, déjà mis en examen également dans l’affaire Bygmalion mais il a aussi déjà bénéficié de non-lieux dans l’affaire Bettencourt. Un agenda judiciaire long comme le bras, mais qui n’en finit pas de s’éterniser. "Onze ans !", se sont insurgé ses amis, comme si la longévité de l’enquête l’innocentait ou à l’inverse le condamnait, rien à voir. La durée de l’enquête est souvent due à la lenteur des actes judiciaires requis par celle-ci, la nécessité de commissions rogatoires internationales en l’espèce, mais aussi à un effet du nombre important de dossiers traités par les officiers de la police judiciaire comme par les juges d’instruction.

(In)égalité de traitement ? Les politiques ont pourtant l’impression de n’être pas traités comme des justiciables ordinaires. Ils soulignent souvent le hiatus entre temps judiciaire et temps politique pour faire accroire que la politique instrumentalise la justice. Mardi, le communiqué des amis de l’ancien président Les Républicains n’a pas failli à la tradition, mettant en cause "l’égalité de traitement des affaires, selon que les élus appartiennent à telle ou telle famille politique". À qui pensent-ils ? Gérald Darmanin, pas même mis en examen mais dont Laurent Wauquiez a immédiatement demandé la démission ? Le Modem, le FN qui attendent des nouvelles des enquêtes dirigées contre eux ? Ou à François Fillon peut-être : les poursuites judiciaires lui ont sans doute été fatales dans sa course présidentielle, et on peut regretter depuis la lenteur de l’instruction, mais la thèse du cabinet noir a fait "pschitt".

L'heure de la justice. Pour autant y a-t-il un bon moment pour enquêter sur les dirigeants politiques ? Pendant une campagne, ce n’est pas l’heure, sauf à soupçonner des visées politiques de la justice, et après, ce ne serait plus l’heure ? Mais combien d’affaires ont ainsi été enterrées depuis le début de la Cinquième République ? Dura lex sed lex, la loi est dure mais c’est la loi. Ceux qui l’écrivent devraient se féliciter que la justice passe pour tous, avec la même lenteur regrettable, mais qui fait d’eux les mêmes justiciables que vous et moi. Au plus fort de leurs ennuis, c’est bien ce qu’ils réclament.