Turquie-Russie : la tension entre les deux pays franchit un cap

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Autour du monde est une chronique de l'émission Europe nuit
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L’avion russe abattu ce matin par la Turquie aggrave la tension entre Moscou et Ankara sur le dossier syrien et compromet la coopération renforcée souhaitée par la France.

Vladimir Poutine a qualifié la destruction de l’appareil russe de "coup porté dans le dos par les complices des terroristes". Tandis que la Turquie a saisi l’Otan qui s’est réunie cet après-midi en séance extraordinaire pour examiner l’affaire. Et au moment où le président Hollande entame aux Etats-Unis une tournée diplomatique pour tenter de renforcer la coopération dans la lutte contre Daech, cette nouvelle crise entre Moscou et Ankara vient sérieusement compliquer la donne…

Oui, pardonnez cette trivialité, mais le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on n’avait vraiment pas besoin de ça, et surtout pas en ce moment. C’est assez irresponsable de la part des autorités turques qui ont évidemment le droit de protéger leurs frontières aériennes, mais pas au point de provoquer une crise de  cette ampleur. D’autant que même les plus sourcilleux des généraux d’Ankara ne peuvent penser une seule seconde que la Russie a l’intention à terme d’envahir la Turquie à partir du territoire syrien. Et d’ailleurs, pour enfoncer le clou, il n’est pas totalement inutile de rappeler qu’on aurait préféré qu’ils déploient la même énergie pour éviter que cette frontière ne reste aussi longtemps une véritable passoire pour les groupes djihadistes de tous horizons. On croyait le président Erdogan assagi et rasséréné par sa dernière victoire électorale, il faut hélas constater qu’il est toujours prêt à nous infliger ses coups de sang. Quitte à embarrasser ses alliés de l’Otan, qui sont contraints à une solidarité automatique. Alors que personne n’a le moindre intérêt à une nouvelle escalade avec Moscou.   

Ce  n’est pas le premier incident militaire entre la Russie et la Turquie. Et cette tension a commencé dès le début de l’intervention russe en Syrie…

C’est vrai qu’au chapitre des provocations, il est évident que Moscou n’est pas non plus en reste, et cela effectivement depuis le début des opérations russes en Syrie. Il y a eu début octobre ce premier incident au cours duquel un chasseur russe a été intercepté au-dessus du territoire turc et contraint de faire demi-tour. Devant les preuves d’une violation de la frontière, Moscou avait fini par reconnaître son erreur en expliquant qu’elle était due à de mauvaises conditions météo. Il y eu aussi quelques jours plus tard ce drone de fabrication russe qui a lui aussi été abattu. Mais aujourd’hui, la Russie a perdu des pilotes et un appareil, et bien qu’il semble que la chasse turque ait lancé une dizaine de mises en garde avant d’ouvrir le feu, Poutine ne voudra certainement pas aussi vite passer l’éponge…

Au-delà d’un simple incident de frontière, quelles sont les raisons qui ont provoqué cette escalade ?

Il y a des causes directes et comme toujours il y a aussi des causes profondes. Appuyée par l’aviation russe, l’armée syrienne a lancé une offensive contre les groupes rebelles dans la montagne qui borde la frontière turque au nord de Lattaquié. Or il y a dans cette région de nombreux villages turkmènes, cette minorité turcophone qui a pris les armes contre Assad et que la Turquie souhaite protéger. Il y a quelques jours, Ankara a convoqué l’ambassadeur russe pour lui exprimer ses plus vives protestations. Mais les bombardements de ces villages ont continué, et c’est peut-être l’une des explications du raidissement des Turcs et de l’incident de ce matin.

Et quelles sont les causes profondes de cette nouvelle tension ?

En fait, ce sont toujours les mêmes. La Turquie voudrait qu’il soit établi à sa frontière avec la Syrie une sorte de couloir de sécurité, protégé par une interdiction de survol. Ce que la Russie refuse, parce qu’elle veut pouvoir frapper où bon lui semble. Et surtout parce qu’elle craint que cet espace devienne un sanctuaire pour les groupes rebelles qui affrontent l’armée syrienne. Bien entendu, derrière tout cela, il y a toujours le même antagonisme entre la Russie qui soutient militairement le régime syrien, et la Turquie qui exige le départ d’Assad et qui aide ses adversaires. Et on en est toujours là…

Le ministre russe des affaires étrangères vient d’annuler une visite prévue en Turquie. Est-ce que l’idée d’une coalition unique contre Daech n’est pas déjà définitivement enterrée ?

Il faut bien admettre que sans la Russie et la Turquie, cette coalition n’aurait guère de sens. Et ça n’en prend pas le chemin. Alors dans un premier temps, mieux vaut réviser nos ambitions, et si on parvenait au moins à une meilleure coordination militaire, ça ne serait déjà pas si mal. Pour le reste, il y a encore trop de dissensions, trop d’écart, trop de contradiction pour voir naître un véritable front commun de toutes les puissances engagées en Syrie. Evidemment, cette division fait le jeu de Daech. C’est navrant mais c’est la réalité.