Tunisie : "un coup dur porté à l'autorité de l'Etat"

  • A
  • A
Voir la vidéo sur Dailymotion
Autour du monde est une chronique de l'émission Europe nuit
Partagez sur :

L'attentat de Tunis, qui a fait 13 morts mardi, montre la difficulté pour la Tunisie à combattre les djihadistes, et notamment l'organisation Etat islamique. 

Le groupe Daech a revendiqué l’attentat de mardi à Tunis, qui a fait 13 morts et 20 blessés. Au lendemain du drame qui a visé un autobus de la sécurité présidentielle, le pays est sous le choc. L’état d’urgence a été réinstauré sur l’ensemble du territoire, la capitale a été placée sous couvre-feu, et près de cinq ans après le début de la révolution du Jasmin, la Tunisie se demande une nouvelle fois comment renforcer sa sécurité sans mettre en péril les acquis de sa jeune démocratie…

Oui, vous vous souvenez qu’au lendemain des attentats de Paris, le mardi 14 septembre vers midi, un homme était tombé dans les bras de François Hollande, dans la cour  de l’Elysée. C’était Beji Caïd Essebsi, le président tunisien, qui était alors en voyage privé en France, et qui avait voulu, en personne, exprimer sa compassion et sa solidarité. Mardi, c’était au tour du président français de trouver les mots après l’attaque de Tunis. Et François Hollande a eu raison de dire que la France et la Tunisie étaient engagées dans un même combat, pour la démocratie et contre l’obscurantisme. Une façon de rappeler que si la Tunisie vient une nouvelle fois d’être frappée, c’est avant tout pour ce qu’elle est, et pour ce qu’elle représente aujourd’hui. C'est-à-dire le seul exemple de transition démocratique dans le monde arabo-musulman, l’initiateur de ce qu’on avait appelé le printemps arabe mais le seul qui n’a pas débouché sur une contre révolution, sur la répression ou sur la guerre civile. C’est tout simplement cela que ne supportent pas les fous de dieu, et qu’ils ne pardonnent pas à la Tunisie.    

Après le Musée du Prado en mars dernier et l’attentat sur une plage de Sousse en juin, les terroristes ont visé cette fois le cœur de l’Etat. Est-ce que ça nous éclaire davantage sur leur stratégie ?

Absolument, et on peut même dire d’une certaine façon qu’elle est assez limpide puisqu’elle vise systématiquement, les uns après les autres, non seulement tous les symboles mais aussi tous les piliers de la société tunisienne. Il y a d’abord eu les assassinats politiques, dont la révolution a failli ne pas se relever. Ils étaient destinés à interdire tout dialogue national, notamment entre les laïcs et les islamistes du parti Ennahda qui était alors au pouvoir. Ensuite, au Musée du Prado, qui est mondialement connu pour la richesse de ses œuvres, c’est le trésor culturel et historique qui était visé. Et sur la plage de Sousse, c’est évidemment le tourisme, le poste clé de l’économie tunisienne, qui emploie plus de 11% de sa population active. Mardi, pour la première fois, les terroristes s’en sont pris aux hommes de la sécurité présidentielle. Or il faut savoir qu’il s’agit d’un corps d’élite, réputé pour sa loyauté envers la jeune République, et qui est tenu en très haute estime par les Tunisiens. C’est donc effectivement un nouveau coup dur porté à l’autorité de l’Etat et aux institutions, à commencer par la présidence elle-même…

On sait qu’un nombre très important de jeunes Tunisiens ont rejoint les groupes djihadistes en Libye, en Irak ou en Syrie, et notamment depuis la révolution. Comment cela s’explique-il ?

Il y a comme chez nous un phénomène de radicalisation qui avait déjà commencé sous l’ère Ben Ali, avant la révolution, et qui s’est peut-être accentué depuis, à cause de la déception d’un grand nombre de jeunes, notamment issus des régions les plus déshéritées du pays, là où avait d’ailleurs éclaté la révolte contre la dictature. Et puis, il y a aussi le chaos de la Libye, qui est aux portes de la Tunisie et qui reste un sanctuaire des groupes djihadistes. Cette proximité leur permet de recruter et de former de jeunes Tunisiens, qu’ils renvoient ensuite chez eux, où il est difficile de les repérer. On dit qu’ils seraient aujourd’hui entre 3 et 5000. Sur 11 millions de Tunisiens, c’est énorme…

La presse tunisienne appelle à la résistance à la barbarie mais l’opinion publique réclame aussi du gouvernement davantage de sécurité. Est-ce que c’est conciliable sans rogner sur les libertés conquises après la fin de la dictature?

Un sondage très récent montre que 78% des Tunisiens seraient prêts à concéder une partie de leurs nouvelles libertés au profit de leur sécurité. Et somme toute, c’est assez normal. Mais l’arsenal juridique a déjà été considérablement renforcé après l’attentat du Prado. Et jusqu’ici, la classe politique et surtout la société civile tunisienne ont interdit toute dérive qui risquerait de conduire au retour d’un Etat policier. Parce que ce serait la négation de la révolution. Et que c’est le piège tendu par les terroristes. Alors pourvu que ça dure.