Sommes-nous vraiment dans une société de partage ?

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Antidote est une chronique de l'émission La vie devant soi
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Du soir au matin, nous partageons des publications sur les réseaux sociaux, nous partageons les frais d'essence ou de loyer. Mais que reste-t-il vraiment du partage entre nous et autour de nous ?

Namaste ! Du partage, ou de ce qu’il en reste ! Parce qu’on nous rabâche, du soir au matin, que nous sommes dans une société de "partage". Enfin, "on partage, on partage", les frais surtout ! Les frais d’essence, de loyer. Toute la journée, on partage sur les réseaux sociaux, on "share", on "retweet" ? Mais qu’est-ce qu’on partage vraiment au fond ? Les photos de ses enfants que personnes n’a demandé ? Sa mauvaise humeur lâchée dans un message incendiaire contre la vie, contre son patron, contre la pluie, contre la crotte de chien dans laquelle vous avez marché du mauvais pied ?

Bref, toujours est-il, qu’il paraît que l’on partage. Alors, Il faudra quand même le dire au monsieur du métro là devant moi, qui lit son journal. Il faut dire que c’est rare aujourd’hui, de croiser quelqu’un qui lit le journal dans sa version papier, dans le métro, qui est allé l’acheter au kiosque. La moitié de la rame, elle, est plongée dans son smartphone, et l’autre moitié dans ses pensées. Il lit donc son journal, et dès qu’une paire d’yeux s’approche d’un peu trop près, il le referme un peu plus. On dirait une huître. Ça en devient presque risible. Ça m’a fait penser au contrôle de maths, durant lesquels on nous obligeait à mettre un livre à la verticale entre notre voisin de table et nous, pour nous éviter de tricher.

L’ouverture du cœur, se mesure à l’ouverture d’un journal. Ça m’a surtout fait penser à ce Monsieur que j’avais rencontré à Kochi, dans le Kérala, au sud de l’Inde. La scène se passe dans un bureau de poste, ça va vous changer de mes rencontres souterraines dans le métro parisien. Alors, autant, en France, se rendre à la Poste représente assez peu d’intérêt, il faut dire ce qui est. C’est même souvent un moment que l’on redoute, et sur le papier, rarement un de ces petits "instants tendresse feel-good vidéo de chat" que l’on rêverait de s’offrir. Mais à l’étranger, avouez que tout est aventure ! La moindre petite course dans la supérette du coin est susceptible de vous offrir douze anecdotes à raconter à vos proches (ou quelques sources d’inspiration pour des chroniques à distiller sur les ondes d’Europe 1). 

À la poste, en Inde, donc, tout est spectacle, tout est nouveau ! Les couleurs, les saris, les attitudes, les visages. Je suis donc là, assise sur un banc de bois, à  attendre mon tour au guichet. Oui, en Inde, à la Poste, on a une véritable considération pour les anciens, alors on peut s’asseoir partout !J’attends mon tour, et à côté de moi, il y a ce Monsieur qui lit un journal sportif visiblement, l’équivalent de L’Équipe, tout en écrit en hindi, et absolument incompréhensible pour moi. Du coin de l’œil, je zyeute, comme on dit (du verbe zyeuter) sur les photos de cricket. Comme un enfant de 3 ans, je ne sais pas lire, alors, je regarde les images. C’est à ce moment-là que le monsieur réalise que je lorgne sur ce qu’il lit, et plutôt que de refermer son journal pour s’en réserver la lecture (à l’instar de son contemporain parisien), plutôt que de se refermer sur lui, plutôt que de se barricader, il se décale de quelques centimètres, et déplie largement le journal, en faisant bien attention à ce que je puisse profiter de son précieux, en attendant que j’ai bien terminé de "lire les images" avant de tourner chaque page. Oui, parfois, l’ouverture du cœur, se mesure à l’ouverture d’un journal.