Les névroses familiales

  • A
  • A
Voir la vidéo sur Dailymotion
Antidote est une chronique de l'émission La vie devant soi
Partagez sur :

Le comédien Eric Caravaca a réalisé un film documentaire sur l’histoire longtemps cachée de sa sœur aînée, décédée à l’âge de 3 ans et dont le nom a à peine été prononcé dans son enfance.

Une fois n’est pas coutume, vous le savez dans Antidote, j’aime bien partager avec vous des livres ou des films qui nourrissent l’âme, qui nous inspirent, qui nous touchent, là, en plein cœur. Et si en plus, ils peuvent faire sauter quelques verrous intérieurs, retirer des mains restées trop longtemps collées sur des bouches, et alléger le poids sur les épaules des jeunes générations, ou de celles à venir, on applaudit des deux mains ! C’est le cas de "Carré 35", film documentaire d’Eric Caravaca visible dans les salles obscures en ce moment. Vous savez, Eric Caravaca, c’est ce comédien qui jouait dans La Chambre des Officiers, et L’amant d’un jour. 

Tout est partie d’une grande tristesse que l’acteur a ressentie lors d’un tournage dans "le carré enfant" d’un cimetière, en Suisse. Alors qu’il marche dans cette allée, il éclate en sanglots. A priori, il n’a aucune raison de ressentir une telle peine et comprend alors qu’il porte une tristesse qui n’est pas la sienne. C'est de cette émotion forte, qu’il ne s’explique pas, de ce trouble dont il part (ainsi que de fortes crises d’angoisses qu’il va ressentir au moment de l’arrivée de son premier enfant) pour remonter le fil d'une histoire familiale complexe, hantée par la disparition et la décolonisation.

Je ne sais pas si vous connaissez cette phrase de Marguerite Duras qui dit que pour mettre une histoire personnelle à distance, il faut l’écrire. Eric Caravaca a donc choisi sa propre forme d’écriture : l’image, "l’image manquante" en l’occurrence, celle de Christine, sa sœur aînée, décédée à l’âge de 3 ans, dont les photos ont été détruites et le nom à peine prononcé pendant son enfance.

C’est quand même étrange de tout brûler : je vis, nous vivons avec un fantôme. L’enfant que j’étais n’osait pas questionner.

Chercher des pièces d’état civil, recouper les dates des tampons sur des passeports, tenter de retrouver les témoins, pour reconstituer cette histoire cachée. Une quête qui va le mener jusqu'au Maroc dans le cimetière français de Casablanca, à découvrir que sa sœur était trisomique, ce que n’avait visiblement jamais accepté le jeune couple que formait ses parents à l’époque, qui l’auraient confiée à des proches les derniers mois de son existence.

Mais plus que tout, la force de ce documentaire tient dans l’émotion contenue dans les entretiens filmés de ses parents, où l’on entend l’envie, la motivation d’Eric Caravaca de soulager sa mère, enfermée dans le déni, qu’elle se délivre enfin de ce lourd secret... en vain. Sauf qu’en redonnant à sa sœur Christine "la vie qu’elle n’a pas eue" comme il le dit et "la vie qui lui avait été enlevée une deuxième fois en la niant", Eric Caravaca se libère. Voilà, ce sont 77 minutes de névroses familiales autopsiées, passionnantes et émouvantes : ça s’appelle Carré 35, c’est réalisé par Eric Caravaca, et c’est en salles en ce moment.