Le quotidien, mieux qu'une série Netflix

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Antidote est une chronique de l'émission La vie devant soi
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En faisant preuve d'observation dans notre quotidien, nous pouvons assister à des scènes dignes des meilleures séries télé. Anne Cazaubon raconte l'une d'entre elles et ce que cela a provoqué chez elle.

On est vendredi. Et on l’attend avec impatience le vendredi Anne, parce qu’on sait que vous allez nous parler d’amour…

Vous le savez, je vous le répète : le développement personnel est partout, là, tout autour de nous, pour qui veut bien voir les enseignements que la vie nous envoie. Alors je scrute, je zieute (du verbe zieuter), j’observe, je décortique, tout le temps, partout, au boulot, mais aussi dans la rue, ou les transports. Souvent, toujours, là, devant nous, se joue une scène dont vous n’êtes pas le héros ou l’héroïne, mais qui peut vous donner quelques clés pour vous interroger sur le sentiment que cela provoque chez vous. Vous dire où vous en êtes donc. Est-ce que vous êtes choqué par ce que vous voyez, ému par ce qui vient d’être dit ? Qu’est-ce qui résonne en moi à l’intérieur quand j’assiste à cette scène-là ? Quand je lis cette émotion sur ce visage, quand je vois ce petit couple de vieux se tenir la main, quand je vois cette jeune fille au regard si triste…

C’est exactement ce que je me suis dit en apercevant ce tout jeune couple d’adolescents là devant moi. Ils ont quoi, 14, 15 ans. Lui, fait deux têtes de plus qu’elle et chacun d’entre eux nage dans une doudoune trop grande. Leurs sacs à dos descend jusqu’aux fesses et de loin, le langage corporel de chacun montre clairement que nous sommes en pleine cellule de crise. La petite brune a les bras croisés, un air boudeur et la tête baissée. Lui, la regarde, un peu contrarié. Oui, il est de ces drames, qui se vivent là, isolés, au milieu d’une foule qui s’en fout parce que ce sont les derniers jours des soldes et je vous rappelle qu’il y a -20% supplémentaires sur les manteaux. Mais ce qui vient, va vous donner envie de rendre votre abonnement Netflix, parce que franchement, les meilleures séries télé, c’est sous nos yeux qu’elles se jouent ! Et comme dans un épisode de Dawson ou de Grey’s Anatomy, cette scène-là, ne se déroule qu’avec une bonne chanson américaine susceptible de vous tirer les larmes.

Une issue inattendue

Ils sont face à face, bien campés sur leurs positions. Personne ne bouge et c’est finalement elle qui craque la première. Une première larme qui prend tout son temps pour dévaler sa joue, telle une piste bleue. Elle ouvre ainsi la voie aux suivantes, et c’est bientôt un torrent de larmes silencieuses, de véritables chutes du Niagara, qui hydratent les joues de cette presqu’enfant, de cette pas encore adulte, visiblement bouleversée. Lui, change de tête et continue de la fixer. A la vue de l’amoureuse qui continue de pleurer sans un seul regard pour lui, ses traits se transforment. D’un coup, il quitte son faux air de bad boy du collège et plus le temps passe, plus il a l’air très embêté, réalisant le mal qu’il a visiblement causé chez celle qu’il aime. Alors, il tente le tout pour le tout en la prenant dans ses bras. Mais elle, ne lâche rien, elle bloque, elle freine et c’est visiblement à la hauteur, ou plutôt à la profondeur de la blessure émotionnelle qu’il vient de lui infliger. Il l’encercle donc de ses bras, comme il peut mais elle ne bouge toujours pas, les joues humides, les bras croisés et la bouche pincée.

Vous reconnaîtrez qu’il n’y a rien de pire que de faire un câlin à l’autre en ayant l’impression d’être seul. Parce que c’est exactement ce qui se joue là, pour ce jeune homme. Je me mets alors à imaginer les issues possibles à cette situation qui semble inextricable : "Elle va partir", "il va crier"… Non, rien de tout ça. Au bout de quelques minutes (qui semblèrent certainement au jeune homme des heures interminables), j’ai vu sa silhouette commencer à trembler, puis à se secouer et là sous mes yeux, j’ai vu cet adolescent de 14 ans, littéralement fondre en larmes, pétri de culpabilité. Plus ses sanglots le secouaient, plus les bras de la jeune fille s’ouvraient à lui, afin qu’ils entrent enfin en contact, dans tous les sens du terme, en connexion. Devant cette scène sublime de cinéma muet, à l’intérieur, j’ai entendu comme une déflagration. Certainement celle qui venait de faire sauter la porte blindée qui menait au cœur du jeune homme.  Il venait de réaliser bien assez tôt, que tout ce que l’on fait à l’autre, c’est effectivement en fait à soi qu’on le fait.