#balancetonporc oui, mais après ?

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Antidote est une chronique de l'émission La vie devant soi
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Depuis l'apparition du hashtag #balancetonporc, les femmes brisent l'omerta sur Twitter à propos des agressions sexuelles. Mais 140 caractères ne suffisent pas à réparer leur souffrance.

Anne, votre principale source d’inspiration, ce sont les transports en commun. Et c'est encore le cas aujourd’hui...

8h05 ce matin, ligne 80, une adorable petite fille blonde, maximum 5 ans avec son papa, en route pour l’école. Un instant poétique bien au-dessus de la mêlée de ces dizaines de smartphones qui frôlent déjà la surchauffe dans les mains des usagers endormis. Cette "petite fille de la ville" est donc visiblement en pleine découverte du monde animal. "Et est-ce qu’on peut croiser des ours dans la rue ?" "Et est-ce qu’il y a des lapins aussi ?" "Et est-ce qu’on peut croiser des loups dans le bus ?" "Oh tu sais, répond son papa. Il y a pas beaucoup de loups dans le bus !" Beaucoup ? Non. Mais il y en a. Elle est très juste la réponse de ce papa et elle est tristement vraie. Dans le bus, mais aussi au bureau, à la fac, à la maison, dans la rue… Il n'y a pas beaucoup de loups mais il y en a !

Assumer le "je". Des hommes, mal à l’aise avec leur masculin, et qui ont une peur bleue du féminin, à tel point qu’il faut qu’ils l’écrasent, qu’ils le brident, qu’ils le musellent, qu’ils l’abîment dans son expression. Ce week-end, vous n’avez pas pu passer à côté du hashtag "balancetonporc" où, à l’invitation de la journaliste Sandra Muller, les femmes se sont mises à briser l’omerta et à raconter le harcèlement sexuel et même les agressions sexuelles dont elles ont été victimes dans leur travail, mais aussi, en famille, dans la rue, dans les transports… En voyant défiler ces tweets, tous plus glaçants les uns que les autres, en voyant la parole faire ricochet contre les parois d’un réseau social en forme d’oiseau bleu, en voyant celles qui osaient, planquées derrière un pseudo, ou dans un tweet choral, dire ce qu’on leur avait fait. En voyant certaines passer du "on" au "nous", et d’un coup, là, portée par le phénomène cathartique, assumer le "je".

Ça m’a fait penser à ce que l’on peut expérimenter lors de stages de développement personnel, notamment dans des groupes de femmes. Des cercles de paroles dans lesquels le sentiment de sororité prime, comme si on était entre sœurs, pour partager les larmes, les vécus semblables et la même condition féminine. Oui, cette libération collective de la parole sur les écrans ressemble un peu, c’est vrai, à ces rituels de tentes de femmes indiennes, les tentes rouges, dans lesquelles le bâton de parole circule pour y libérer le féminin abîmé, bafoué, humilié par des hommes, des pères, des collègues, des maris, des frères ou des inconnus dont le masculin n'est pas ancré.

Un tweet ne suffit pas. Ce qui me fascine depuis 15 ans, surtout que je chemine en développement personnel, c’est que pour celles qui décident de ne pas s’en occuper, pour celles qui glissent cela sous le tapis, ces histoires remontent à la surface lors d’un stage de voix, lors d’un cours d’expression corporelle, dans un divorce… Oui cela ne fait pas tout de lâcher un tweet, à distance, derrière un écran. Parce que chacune de ces femmes, c’est moi. C’est vous aussi. Nous sommes tous et toutes issues de lignées de femmes, qui pour beaucoup d’entre elles, ont souffert dans leur chair, notamment autour de leur sexualité.

Alors en voyant autant de souffrance écourtée en 140 caractères, j’ai espéré très fort que ces femmes feraient le pas d’après et iraient déposer tout cela, dans le cabinet de quelqu’un dont c’est le métier de recevoir aussi cette souffrance-là : un thérapeute. Qu’elles puissent y déposer le secret d’une mère trop lourd à porter, la rage de voir un délai de prescription dépassé, des mains courantes restées sans suite, des regards dégueulasses après lesquels aucun savon n’est efficace, l’angoisse de prendre les transports depuis cette main sur la fesse, depuis cette intégrité piétinée, depuis ce type en chasse l’autre soir. Parce que "balancer son porc", c'est juste le début du commencement. Un porc, c’est par définition très sale, et il va falloir bien plus que le temps d’un tweet pour nettoyer les dégâts.