Quand la finance se veut "gay-friendly"

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Quand la finance se veut "gay-friendly"
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Un fonds d’investissement français lance jeudi le Rainbow fund. Bon plan ou coup marketing ?

L’INFO. Face à des épargnants qui rechignent à investir sur les marchés boursiers, le monde de la finance se doit d’innover pour attirer de nouveaux clients. Le fonds d’investissement français Turgot Asset management a annoncé qu’il allait lancer le 21 février le "Rainbow fund", destiné à la communauté homosexuelle. Mais investir "gay" a-t-il un sens ?
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C’est quoi ce fond d’investissement ? "Rainbow Fund" se veut une manière de placer son argent "gay-ment". Turgot AM investira donc pour le compte de ses clients dans des entreprises proposant des produits et services spécifiquement destinés aux homosexuels. Mais pas seulement, comme le souligne Le Figaro. Toute société ayant instauré des normes anti-discrimination pourra également être choisie, ce qui élargit grandement le champ des entreprises potentiellement visées. C’est notamment le cas de Mc Donald’s, Apple, Amazon, Sodexo ou encore Starbuck’s. La majorité de l’argent collecté auprès des épargnants sera d’ailleurs investi dans ces grandes multinationales.

• Pourquoi une telle initiative ? Les outils financiers thématiques existent déjà, à l’image du "Vice fund", qui se propose d’investir dans l’alcool, les armes et les jeux d’argent, trois secteurs économiquement robustes. Mais pourquoi cibler le business homosexuel ou a minima gay-friendly ? "Nous pensions que le mode de consommation de cette population pouvait générer des performances boursières", a argumenté l’une de ses gestionnaires, Marion Casal. "Nous nous intéressons également aux sociétés pouvant bénéficier du fort pouvoir d'achat de la population homosexuelle afin de transformer ce mode de consommation en plus-value boursière", a-t-elle ajouté dans les colonnes du quotidien Les Echos.

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Mais business et orientation sexuelle font-ils bon ménage ? Les épargnants acquis à la cause homosexuelle seront peut-être tenté d’investir dans ce fonds, mais cela est-il économiquement intéressant ? Outre l’argument d'un secteur dopé par de "gros consommateurs", qui est discutable, Turgot AM avance une autre raison : "les sociétés qui ont signé une charte pour l'égalité sur l'identité sexuelle ont des résultats nettement supérieurs, dus en partie aux salariés mieux considérés". En clair, un salarié heureux est censé dégager plus de profits.

Reste que cet argument ne convainc pas vraiment les autres fonds d’investissement de la place parisienne. A leurs yeux, si cette règle se vérifiait, les fonds éthiques, qui n’investissent que dans des sociétés socialement et écologiquement responsables, seraient les plus rentables. Or, ce n’est pas le cas. De plus, les fonds similaires déjà lancés aux Etats-Unis ne se sont toujours pas illustrés positivement puisqu'il est très difficile de trouver leurs résultats, habituellement mis en avant. Enfin, au-delà d’un discours séduisant, "il faut toujours regarder la rentabilité historique de ces sociétés, sinon il y a d'autres moyens d'aider sa communauté. D'autant plus que le business gay-friendly est relativement nouveau, donc on n’a pas beaucoup de recul historique sur sa rentabilité", rappelle Anne-Laure Delatte, chercheure associée à l’OFCE.

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Comme un air de coup marketing. Pour Anne-Laure Delatte, cette offre "gay-friendly" relève donc d’avantage de la publicité pour séduire les épargnants. "C'est du pur marketing, au même sens que les vendeurs de yaourt ou de céréales quand ils affinent leur discours pour trouver de nouvelles niches de consommateurs", souligne la chercheure. Un constant partagé par les fonds d’investissements concurrents, où on parle "d’effet d’aubaine par rapport à l’actualité".

Si "investir gay-ment" ne garantit pas de faire fortune, il a une vertu pour la porte-parole de L’autre cercle, la fédération nationale des associations d’homosexuels luttant contre les discriminations : "inciter les entreprises à s’engager dans un cercle vertueux". Et Catherine Tripon d’ajouter : "les fonds d’investissement éthiques se multiplient sur des critères consensuels, comme le respect de l’environnement ou la lutte contre le travail des enfants, mais ce qui est nouveau, c’est de prendre en compte le critère LGBT. Bravo à Turgot de l’avoir fait et de l’avoir dit, même si je suis pragmatique : je me doute bien qu’il y a derrière un intérêt financier". Rendez-vous dans un an pour faire un premier bilan.