Malgré la crise, les produits dérivés reviennent en force

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Malgré la crise, les produits dérivés reviennent en force
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La leçon n’a pas été retenue. Faute d’un véritable garde-fou imposé par les Etats, les banques ont repris leurs activités spéculatives.

Plus jamais ça, la "der des der" etc. Dès qu’une crise semble se terminer, on se promet que ce sera la dernière comme ce fut le cas avec les subprimes et leurs produits toxiques, qui ont fait trembler l’économie mondiale avec des conséquences sociales persistantes. Mais déjà, les produits dérivés, ultime outil spéculatif des banques, dépassent leur niveau d’avant crise, assure le cabinet indépendant AlphaValue dans une étude publiée mardi intitulée "Quelles banques sont des Fukushima en puissance ?". Ce, malgré les promesses des régulateurs de mettre au pas ces pratiques.

Les produits dérivés, késako ? Ils peuvent prendre diverses formes : CDS, dérivés de taux, swaps, etc. Techniquement, ce sont des instruments financiers, comprendre des titres ou des contrats, dont la valeur fluctue en fonction de l'évolution d'un autre produit, appelé sous-jacent (action, obligation, taux de change etc.). Un produit dérivé ne requiert aucun investissement initial car le règlement s'effectue plus tard, à une date donnée.

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A quoi ça sert ? L’idée de base est de se prémunir contre le futur, comme une d’assurance. L’intérêt de créer un décalage dans le temps est de pouvoir "vendre à découvert", c'est-à-dire vendre quelque chose qui n’est pas encore produit. Et de pouvoir bénéficier d’un "effet levier", ou, plus simplement, de parier que le prix du produit vendu coûtera moins cher à l’achat au moment ou sera effectuée la vente. Le problème vient quand les intermédiaires se multiplient : chacun négocie un prix sans savoir combien ils vont devoir payer le produit de base au moment où il faudra vraiment l’acheter pour le donner à son client. Par exemple, un établissement promet cent actions Twitter à un autre au prix fixé de 70 dollars pièce dans 6 mois. Pendant ce temps le prix de l’action varie, mais à terme, le client paye 7.000 dollars que le prix de l’action soit supérieur ou inférieur à 70 dollars à ce moment.

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Les produits dérivés pèsent dix fois le PIB mondial. Les banques se sont intéressées très rapidement à ce type de produit. En effet, il y a gros à gagner pour un investissement minime. Or, elles ont détourné les produits dérivés de leur fonction première : limiter les risques financiers pour les agriculteurs. Selon la Banque des règlements internationaux (BRI), seulement 7 à 8% des produits dérivés sont utilisés dans ce sens. Le reste n’est que spéculation.  Le cabinet AlphaValue, se basant sur les chiffres de la BRI, estime que leur valeur notionnelle au premier semestre 2013 s'élevait à 693.000 milliards de dollars (plus de 503.916 milliards d’euros) contre 684.000 milliards de dollars au premier semestre 2008. La bagatelle de dix fois le PIB mondial.

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Une opacité dangereuse. Autre intérêt des produits dérivés pour les banques : pouvoir être signé de gré à gré. Autrement dit, deux personnes se rencontrent, signent le contrat et n’ont de compte à rendre à personne. Cette procédure est utilisée dans 90% des cas selon la banque de France. Donc, quand le château de cartes s’écroule c’est la surprise totale, comme ce fut le cas avec les subprimes. Le Monde rappelle que l'assureur américain AIG, sauvé de la faillite en 2008 par l’Etat, détenait pour plus de 1 600 milliards de dollars de CDS (credit default swap). Or, personne ne savait avec qui avaient été signé les contrats, la panique a été totale, et la crise s’est renforcée.

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BNP possède 24 fois le PIB français en produits dérivés. Ces instruments financiers ne sont pas une spécialité américaine. AlphaValue s’est penché sur les banques européennes. Deutsche Bank arrive en tête avec 55.600 milliards d'euros de produits dérivés (22 fois le PIB allemand), suivi de BNP Paribas avec 48.300 milliards (24 fois le PIB français) et de la Barclays avec 47.900 milliards (26 fois le PIB britannique). Une mention spéciale est accordée à la Suisse. Crédit suisse possède 86 fois le PIB helvète en produits dérivés, suivi d’UBS avec 65 fois le PIB suisse. JPMorgan pèse pour sa part quatre fois le PIB américain, à peine plus de 46.170 milliards d’euros.   

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Que faire pour limiter le risque de crise ? Une première étape serait que les régulateurs mettent leur nez dans les contrats signés gré à gré. Une solution serait d’obliger les banques à passer par les chambres de compensation, unique organisme capable d’assurer la surveillance des positions et d’exiger un dépôt de garantie pour  assurer les contractants en cas de perte. Autre idée en germe : obliger les établissements de mettre de côté une marge financière qui représenterait un pourcentage de la valeur notionnelle du produit dérivé. Enfin, la taxe sur les transactions financières pourrait être la clef de voute de lutte contre la spéculation. L’idée européenne de taxer à 0,01 % les transactions réduirait de "75% le volume d’échange des produits dérivés" selon Christophe Nijdam, qui a piloté l'étude pour AlphaValue, cité par Le Monde. Mais il y a fort à parier que les bonnes volontés politiques s'heurteront à une farouche défense des lobbies bancaires.