Le "Thatchérisme" pour les nuls

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Le "Thatchérisme" pour les nuls
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La "Dame de fer" s'est éteinte. Les hommages pleuvent, certains pleurent même son bilan. Pourquoi?

Margaret Thatcher, c'est l'histoire de cette petite fille d'épicier morte baronne lundi, après avoir dirigé pendant une décennie la Grande-Bretagne (1979-1990). La "Dame de fer", surnom que lui avaient donné les Soviétiques, a-t-elle conduit l’État avec autant de succès que sa propre vie ? "Nous avons perdu un grand dirigeant", a, pour sa part, salué l'actuel Premier ministre britannique. "Elle a marqué la Grande-Bretagne moderne comme peu l'ont fait, avant ou après elle. Elle a été un leader extraordinaire de notre époque", a même déclaré la chancelière allemande, Angela Merkel.

Mais la "doctrine" Thatcher n'a pas été du goût de tous. Syndicats, ouvriers, Union européenne, gauche radicale, etc., la "Dame" ne s'est pas faite que des amis. "Que l'on aime Mme Thatcher ou non, elle a changé l'économie britannique pour toujours. Et elle a aussi changé la façon dont les Britanniques pensent à l'argent, au capitalisme et à l'entreprise", résume  Tony Travers, enseignant à la London School of Economics. Les gouvernements qui lui ont succédé, de gauche comme de droite, ont d'ailleurs laissé intactes les principales réformes de la "Dame". Et aujourd'hui, la politique de rigueur de David Cameron en est directement inspirée. "La Grande-Bretagne est plus thatchérienne que dans les années 1980", écrit même le Guardian.

>>  Que retenir de la décennie Thatcher ? Méthodes, conséquences, héritage etc. Europe1.fr fait le bilan.

LA MÉTHODE

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Un ouragan libéral. Réduction des dépenses publiques, forte hausse des taux d'intérêts de la banque d'Angleterre pour comprimer l'inflation, suppression de l'encadrement des salaires et des prix : dès les premiers mois du mandat Thatcher, la révolution libérale se met en route. En octobre 1979, Margaret Thatcher entreprend même une libéralisation quasi totale des activités bancaires et financières. Houilles, chemins de fer, aérien, aciérie, télécommunications, gaz, électricité, etc. Au fil de ses mandats, 29 entreprises (800.000 salariés en tout) sont privatisées, de British Petroleum à British Telecom et British Steel. En résumé, la "Dame de fer" est persuadée que les choix du marché seront toujours meilleurs que ceux d'un gouvernement soumis à la pression de ses électeurs. Parallèlement, les impôts directs baissent et la TVA augmente, allégeant le poids fiscal pesant sur les ménages des classes moyennes et aisées, susceptibles d'investir et de consommer.

Les syndicats, ces "ennemis intérieurs". "Je suis pour le consensus, surtout à mes conditions", plaisantait la "Dame". L'un des faits marquants de sa décennie au pouvoir restera le bras de fer continu qu'elle engage dès son arrivée avec les syndicats, ces "ennemis intérieurs". Dès 1980 en effet, elle prend une série de mesures visant à affaiblir les Trade Union (les syndicats britanniques), comme la limitation du monopole syndical de l'embauche et de la possibilité d'organiser des grèves de solidarité ou encore une  loi réprimant les grèves sauvages (1982). En mars 1984 débute une grève des mineurs de charbon dans le nord de l'Angleterre. Ils s'opposent à la fermeture des puits dans lesquels ils travaillent. La grève dure un an et se traduit finalement par un échec des syndicats : les puits ferment et le secteur minier, jugé pas assez rentable par la "Dame", s'éteint. "La Dame n'est pas du genre à faire marche arrière ", scandent à l'époque les slogans du parti conservateur.

Une actrice "circonspecte" de l'Europe. Tout au long de ses mandats, Margaret Thatcher n'a cessé de prendre ses distances avec l'Europe, exigeant pendant des mois un rabais sur la contribution britannique au budget européen ou critiquant les réglementations sur la pêche par exemple. "Je veux récupérer mon argent", scande-t-elle ainsi en 1984, avant d'obtenir, le 26 juin, un rabais historique de la participation anglaise au budget de l'UE. Mesurée, la Commission a salué lundi une "actrice circonspecte mais engagée dans l'Union européenne". "On se souviendra d'elle pour à la fois ses contributions et ses réserves vis-à-vis de notre projet commun", a-t-elle ajouté.

LE BILAN

Dans quel état trouve-t-elle le pays ? "L'homme malade de l'Europe". C'est le surnom que donnent les historiens au Royaume-Uni, à l'époque où Margaret Thatcher accède au pouvoir. La croissance anglaise stagne autour de 2,8%, quand la France et l'Allemagne voient leur PIB s'envoler de 5%. Les gouvernements successifs alternent plans de relance et de rigueur (stratégie du 'Stop and go'), sans grand succès, et dont les espoirs sont balayés par le choc pétroliers de 73. Déficit commercial, endettement croissant ou encore chute de la livre sterling… La situation est dans un rouge tellement prononcé qu'en 1976, le Royaume-Uni est contraint de batailler pour négocier un prêt de 4 milliards d'euros avec le FMI. La situation commence tout juste à se stabiliser lorsque Margaret Thatcher arrive au pouvoir. Elle doit en grande partie sa victoire aux législatives à une grève contre la limitation des salaires, qui dure depuis cinq mois.
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Dans quel état le laisse-t-elle ? "Nous sommes très heureux de laisser le Royaume-Uni en bien meilleur état que nous l'avons trouvé", déclare la "Dame" en 1990, lorsqu'elle quitte le pouvoir. Pourtant, les chiffres sont mitigés. D'un côté, la croissance augmentera régulièrement durant les années 1980, pour atteindre un pic de près de 5 % en 1988 et une moyenne de 2,8 % ensuite. Croissance qui restera élevée jusqu'en 2006, en grande partie grâce aux réformes Thatcher, reconnaissent les analystes. De plus, les privatisations ont entraîné une hausse des recettes de 31 milliards de livres au total. Mais la "Dame" quitte le pouvoir avec une inflation de 10% et un chômage à 5,9%, après avoir bondi à 11% en 1983, contre 5% en 1979. Les emplois, majoritairement industriels dans les années 70, ont par ailleurs commencé à migrer vers le tertiaire et à être plus précaires. Et les équilibres extérieurs restent fragiles à la fin de son dernier mandat, avec un déficit commercial de 23,1 milliards £ en 1988 (27 milliards d'euros) et une baisse de la part du Royaume-Uni dans le commerce mondial.

"Les affaires et les gens d'affaires en premier". Côté social, le bilan est encore moins glorieux. L'écart de niveau de vie entre les pauvres et les riches était, en 1990, du même niveau que dans les années 30. Aujourd'hui, le fossé entre les riches et les pauvres est le plus large de tous les pays de l'OCDE. "C'était un gouvernement qui mettait les affaires et les gens d'affaires en premier", écrit ainsi le journaliste britannique Hugo Young, dans une biographie de Margaret Thatcher. C'est d'ailleurs cette politique à deux vitesses qui a conduit la "Dame de fer" à sa chute. En 1990, celle-ci met en place la "Poll tax", un impôt qui s'applique à l'individu, et non au foyer, sans conditions de revenus. Le propriétaire d'une villa payait, ainsi, moins qu'un couple au chômage. Impopulaire même dans son camp, cette taxe entrainera une fronde dans tous le pays, poussant les conservateurs à demander sa démission.