La nationalisation temporaire des chantiers navals STX en cinq questions

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La nationalisation temporaire des chantiers navals STX en cinq questions
Bruno Le Maire et Emmanuel Macron en visite à Saint-Nazaire le 31 mai dernier. @ STEPHANE MAHE / POOL / AFP
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Le gouvernement a choisi de prendre le contrôle des chantiers navals de Saint-Nazaire, le temps de négocier avec le repreneur italien des garanties sur l'emploi et le maintien de l'activité.

CINQ CHOSES A SAVOIR

Le ministre de l'Économie Bruno Le Maire a annoncé samedi la décision de l'État de nationaliser temporairement les chantiers navals de STX France, à Saint-Nazaire. Le gouvernement estime que l'accord de reprise du site industriel par le groupe italien Fincantieri n'est pas équilibré et n'offre pas de garanties en matière de sauvegarde du savoir-faire français. Une décisions "grave et incompréhensible", selon le gouvernement italien.  

  • D'où sort cette nationalisation ?

Toute la subtilité de l'intervention de Bruno Le Maire a été de ne jamais prononcer le mot 'nationalisation' (son refus du mot a d'ailleurs suscité une question lors de la conférence de presse). Officiellement, l'État a exercé son droit de préemption. Retour en arrière : en octobre 2016, STX France, filière française du groupe coréen STX Offshore and Shipbuilding qui opère les chantiers navals de Saint-Nazaire, est mise en vente. Après des mois de négociations, l'Italien Fincantieri est choisi comme repreneur. L'État qui détient 33% des parts de STX France (ce qui lui donne un droit de veto), valide le rachat en avril.

L'accord conclu prévoit une nouvelle répartition des parts de la société : 48% pour Fincantieri, 33% pour l'État français, 12% pour Naval Group (ex-DCNS, spécialiste français de la construction navale) et 7% pour Fondazione CR Trieste, un investisseur italien indépendant. L'accord prévoit un droit de préemption de 60 jours, permettant à l'État de revenir sur sa décision en rachetant les parts du repreneur Fincantieri. Le délai expirait à la fin de la semaine. Or, dès ses premiers jours en tant que président de la République, Emmanuel Macron estime qu'il faut "revoir" l'accord.

  • Que reproche l'État à Fincantieri ?

Ce n'est pas tant Fincantieri que l'accord en lui-même qui inquiète l'État français. En effet, le gouvernement estime que la proximité entre l'armateur italien et Fondazione CR Trieste présente le risque de les voir "s'allier" au conseil d'administration. Ce qui donnerait au "camp italien", la majorité absolue et donc un contrôle beaucoup plus important que prévu sur les chantiers navals. Une possibilité qui fait craindre aux syndicats et aux élus locaux que Fincantieri privilégie à l'avenir ses proches chantiers, alors que l'État perdrait le contrôle sur l'emploi et l'activité. Ce renversement fait craindre à Emmanuel Macron et à son gouvernement que le savoir-faire stratégique français acquis par STX France ne soit délocalisé. C'est la raison pour laquelle Bruno Le Maire a justifié la décision de l'État au nom de la défense des "intérêts stratégiques de la France en matière de construction navale". 

L'autre crainte, que Bruno Le Maire a survolée jeudi en conférence de presse, tient à la coentreprise créée par Fincantieri en Chine. L'armateur italien s'est associé en 2016 avec China State Shipbuilding Corporation (CSSC), entreprise publique chinoise de construction navale, au sein d'un joint venture. Cette structure permet aux deux groupes de collaborer et d'échanger leurs savoir-faire, sans que cela soit considéré comme une entente. L'État craint qu'avec Fincantieri à la tête de STX France, le savoir-faire français ne soit transféré en Chine via l'Italie et aille nourrir une concurrence extra-européenne.

  • Quel est le but de cette nationalisation ?

L'État a exercé son droit de préemption car il estime que Fincantieri n'apportait pas les garanties qu'il demandait. "Les chantiers de Saint-Nazaire sont un outil industriel unique en France. Nous voulons garantir aux salariés, à la région, aux clients, aux sous-traitants mais aussi à tous les Français que les compétences exceptionnelles des chantiers navals de Saint-Nazaire en termes de construction comme les emplois resteront en France", a expliqué Bruno Le Maire. L'État sera actionnaire à 100% de STX, sous différentes formes de participation (notamment via BpiFrance).

Cette nationalisation est temporaire. "Les chantiers navals de Saint-Nazaire n’ont pas vocation à rester sous le contrôle de l’État", a souligné le ministre de l'Économie, qui préfère parler de "contrôle temporaire". L'objectif du gouvernement est de pouvoir garder la main, "le temps de négocier dans les meilleures conditions possibles la participation de Fincantieri aux chantiers navals de Saint-Nazaire afin de bâtir un projet industriel européen solide et ambitieux". Néanmoins, Bruno Le Maire n'a pas fixé de date d'échéance ou d'ultimatum.

  • Et maintenant ?

L'État et Fincantieri vont poursuivre les négociations entamées en mai et qui n'ont pas abouti à temps. Le gouvernement a transmis la semaine dernière une proposition à son partenaire, à 50-50. Fincantieri obtiendrait 50% de la nouvelle structure, les 50% restants étant répartis entre l'État français (via BpiFrance), Naval Group et les salariés. Dans cette répartition, l'entreprise italienne garderait le contrôle opérationnel de STX France, a indiqué Bruno Le Maire jeudi. "Cette proposition équitable reste sur la table. Elle permet de préserver les intérêts stratégiques de la France tout en associant nos amis italiens à la construction navale française. Nous continuerons de négocier sur cette base avec nos amis italiens dans les jours qui viennent", a affirmé le ministre de l'Économie.

Fincantieri reste par ailleurs la seule option envisagée à l'heure actuelle. L'État ne cherche pas un éventuel repreneur intéressé à retardement par STX France, a précisé le locataire de Bercy. "Je me rendrai à cette fin à Rome la semaine prochaine pour discuter avec Pier Carlo Padoan, le ministre de l’Économie et des Finances italien, et Carlo Calenda, le ministre du Développement économique, que j’ai eus au téléphone cette semaine à de très nombreuses reprises", a conclu Bruno Le Maire.

  • Qu'en pense le camp italien ?

Il faudra convaincre le gouvernement italien, pas franchement ravi de voir son partenaire français changer son fusil d'épaule en trois mois. "Nous considérons grave et incompréhensible la décision du gouvernement français de ne pas donner suite à des accords déjà conclus", ont d'ailleurs affirmé dans un communiqué conjoint le ministre de l'Economie et des Finances Pier Carlo Padoan et celui du Développement économique Carlo Calenda.

"Il n'y a aucune raison pour que Fincantieri renonce à la majorité et au contrôle" de STX, avait auparavant déclaré Pier Carlo Padoan, avant que la France n'exerce son droit de préemption. "Le précédent gouvernement français a demandé à Fincantieri de s'intéresser" au dossier "et le groupe l'a fait avec un projet industriel solide qui a des conditions fondamentales", a affirmé son collègue Carlo Calenda. "L'Italie n'a aucune intention d'aller de l'avant si ces conditions ne sont pas là."

Jusqu'ici, le patron de Fincantieri Giuseppe Bono s'était montré confiant quant à la conclusion d'un accord. Mais il avait également souligné que son groupe n'avait "pas besoin de STX à tout prix". "Nous sommes Italiens et Européens et on ne peut pas être traités moins bien que les Coréens" qui détenaient auparavant la majorité dans STX, a-t-il lancé. Cette inégalité de traitement est un grief qui revient régulièrement dans la bouche des observateurs italiens. Mais les Italiens jouent aussi leur jeu. Ainsi, main de fer dans un gant de velours, le secrétaire d'État italien aux Affaires européennes, Sandro Gozi, a toutefois assuré qu'il n'y avait "aucun risque de déplacer des filières de production ou de l'emploi de Saint-Nazaire à Trieste" (Italie), et donc de suppressions d'emplois en France. Si l'opération devait capoter, ce serait une "occasion manquée", avait-il ajouté en début de semaine.


Macron veut éviter "toute mauvaise interprétation" 

Emmanuel Macron a appelé jeudi le chef du gouvernement italien Paolo Gentiloni pour "dissiper toute mauvaise interprétation" de la décision française de nationaliser provisoirement les chantiers navals de STX France, et souligner son souhait "d'un accord qui fasse une large place à Fincantieri", a indiqué l'Elysée.

"C'est évidemment une décision transitoire pendant laquelle les discussions continuent pour trouver un accord, et notre souhait est évidemment que cet accord fasse une large place à Fincantieri. Le président voulait vérifier que les commentaires" sur la France voulant "empêcher un investissement italien" n'étaient "pas la perception qui s'installait dans le gouvernement italien", a fait valoir l'Elysée, assurant que "M. Gentiloni était très apaisé".