Hinkley Point, le projet à 21 milliards qui électrise EDF

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Hinkley Point, le projet à 21 milliards qui électrise EDF
Une projection réalisée par ordinateur des deux centrales EPR qui devraient être construites à Hinkley Point @ HO / EDF ENGERY / AFP
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Le conseil d'administration d'EDF a voté en faveur du projet nucléaire anglais, donnant le coup d'envoi d'un chantier à 21,5 milliards d'euros, qui suscite de nombreuses polémiques.

Dix administrateurs pour, sept contre. Une majorité des votants du conseil d'administration d'EDF s'est prononcée pour le projet de construction d'une centrale nucléaire à Hinkley Point, en Angleterre, jeudi. L'étape, significative, autorise le PDG Jean-Bernard Lévy à signer les principaux contrats qui lieront EDF au gouvernement britannique, à son partenaire chinois CGN et à leurs fournisseurs. La construction des deux réacteurs EPR, qui doivent entrer en service à partir de 2025, peut donc officiellement commencer. Que faut-il retenir de ce projet controversé ? Europe 1 fait le point.

  • Huit ans de gestation  

La genèse du projet remonte à 2008. A l'époque, l'entreprise française rachète le producteur d'électricité nucléaire British Energy et annonce son intention de construire quatre nouveaux réacteurs au Royaume-Uni dont deux dans la centrale, déjà existante, de Hinkley Point, dans le sud-ouest de l'Angleterre. Celle-ci dispose de deux "tranches", mises en place dans les années 1960 et 70, explique France Info. L'une d'entre elles est déjà arrêtée et l'autre devrait l'être prochainement. EDF projette d'en construire une troisième pour ses réacteurs. En 2012, David Cameron et Nicolas Sarkozy officialisent un partenariat "historique".

Le feu vert des administrateurs d'EDF intervient donc huit ans après le début de l'élaboration du projet. Mais l'idée d'une collaboration franco-britannique pour relancer l'industrie nucléaire outre-Manche remonte encore davantage, raconte Le Monde. En 2006, Pierre Gadonneix, alors PDG d'EDF, avait déjà rencontré Tony Blair à ce propos.

  • Des réacteurs nouvelle génération

EPR, pour "European Pressurized Reactor". C'est le nom d'un modèle de réacteur à eau pressurisée, dit de "troisième génération", développé par le groupe français Areva dans les années 1990 après l'accident nucléaire de Tchernobyl.  EDF a depuis repris Areva NP, la filiale en charge de la construction des réacteurs nucléaires. L'installation des deux EPR britanniques doit donc être assumée par le géant de l'électricité.

Problème : aucun EPR ne fonctionne actuellement dans le monde. Deux projets sont en construction, respectivement à Okikuoto, en Finlande et à Flamanville, dans la Manche. Ces chantiers accusent d'importants retards : en France, les travaux ne devraient pas s'achever avant fin 2018, pour un coût de 10,5 milliards d'euros, soit plus de trois fois le montant du devis initial. Preuve de sa méfiance, le gouvernement britannique a conditionné sa garantie de financement au démarrage de l'EPR français.

  • Un risque financier pour EDF

Prévu à 16 milliards de livres en 2013, le coût du projet de Hinkley Point  a depuis été réévalué à 18 milliards de livres, soit 21,5 milliards d'euros. En raison du retrait d'Areva, qui devait initialement y participer, EDF a dû prendre une participation majoritaire (66,5%) dans le projet, ce qui l'oblige à consolider l'investissement dans ses comptes et risque d'alourdir considérablement son endettement.

Or, le groupe est déjà confronté à un mur d'investissements, notamment avec la rénovation du parc nucléaire français. Cela l'a conduit à annoncer au printemps une série de mesures pour renforcer sa structure financière, dont 10 milliards d'euros de cessions d'actifs et une recapitalisation d'environ 4 milliards d'euros. "Les coûts sont parfaitement maîtrisés, connus. Le projet est très rentable, il est mûr", défendait pourtant le PDG d'EDF sur Europe 1 en avril. L'entreprise française attend un taux de rentabilité supérieur à 9% par an à Hinkley Point.

  • Un projet vivement critiqué....

Quelques heures avant le début de la réunion de jeudi, un administrateur proposé par l'Etat, Gérard Magnin, a démissionné en raison de son désaccord avec Hinkley Point et avec la stratégie résolument pro-atome poursuivie par EDF au détriment, selon lui, de la transition énergétique. Il s'agit du deuxième départ lié à ce projet, après celui de l'ancien directeur financier d'EDF, début mars. Ce dernier était favorable à un report de trois ans du projet.

Le projet est en effet loin de faire l'unanimité. Depuis plusieurs mois, il cristallise l'opposition des syndicats CGT, FO et CFE-CGE qui prônent également un report. Ces derniers dénoncent "un financement en fonds propre à un niveau jamais atteint dans l'histoire d'EDF" et "des incertitudes techniques liées au lancement du projet - avant même que le premier EPR ne soit en fonctionnement". Dans un communiqué publié vendredi, l'intersyndicale a dénoncé un "passage en force" et apporté son soutien à l'action en justice du comité central d'entreprise, qui a saisi le juge des référés pour faire suspendre les délibérations du conseil d'administration.

  • … mais soutenu par les gouvernements

Malgré ces péripéties, les gouvernements britannique et français n'ont eu de cesse d'apporter leur soutien au projet. Il en va de la crédibilité de la filière nucléaire française pour Paris, alors que pour Londres, le projet est au cœur de sa stratégique énergétique. Hinkley Point représentera en effet la première construction de réacteurs au Royaume-Uni depuis 20 ans. Les deux EPR devraient fournir 7% des besoins en électricité du pays et lui permettre d'atteindre ses objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Londres a cependant précisé jeudi soir que l'accord devait être approuvé par la nouvelle Première ministre Theresa May, qui rendra une décision cet automne. Depuis son entrée en fonction à la mi-juillet, la chef du gouvernement britannique n'a jamais approuvé le projet publiquement.