L’Europe peut-elle survivre à un embargo énergétique russe ?

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L’Europe peut-elle survivre à un embargo énergétique russe ?
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ANALYSE - Sa dépendance à la Russie est réelle, mais l'Europe met en place les outils pour s'en détacher.

Rarement la tension a été aussi palpable entre Russes et Européens sur le dossier ukrainien. Dernier volet de cette escalade : la décision du président russe Vladimir Poutine d'"interdire ou de limiter pour un an" les importations de produits agroalimentaires en provenance des pays ayant mis en place des sanctions économiques contre la Russie. Un embargo qui fait craindre aux Européens l'usage de l'arme gazière par Moscou. Toutefois, l’Union s’est donnée les moyens pour compenser sa dépendance. Même si la Russie représente 30% des importations de gaz européens, fermer le robinet aux pays européens ferait perdre au Kremlin 75 milliards de dollars par an, soit un recul du PIB russe de 3,7%.

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>> "Il ne faut pas sous estimer la dépendance mentale de l’Europe à la Russie", précise toutefois à Europe1.fr Pierre Verluise, docteur en géopolitique, éditeur de la revue spécialisée en ligne Diploweb.com.

Gazprom

© REUTERS/Alexander Demianchuk


Une interdépendance indéniable. En effet, l’Europe, qui achète 30% de son gaz à la Russie, est de très loin le principal client de Moscou, suivi par l’Ukraine. Or la Russie dépend à 71% de ses exportations énergétiques. Elle n’a donc pas les moyens de se fâcher avec sa principale débouchée. Pourtant, le gaz reste une arme avec une portée psychologique importante. Preuve en est, la faible réponse européenne à l’annexion russe de la Crimée, en comparaison de la riposte américaine. Pourtant, aujourd’hui, le gaz russe qui alimente l'Europe ne transit plus uniquement par l'Ukraine. Un gazoduc, le Nord Stream, relie le golfe de Saint-Pétersbourg à l'Allemagne en passant sous la Baltique. Et surtout, les Européens ont changé les règles du jeu en imposant aux opérateurs la réversibilité des pipelines.

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La solidarité européenne, clef de son autonomie. "Il est impensable que la Russie coupe le gaz à l’Allemagne ou à un autre pays majeur de l’Union européenne", affirme Sami Andoura, chercheur à Notre Europe - Institut Jacques Delors, un institut de recherche européen. En effet, la Russie ne peut se priver des capitaux européens et n’a pas d’autres ressources que ses matières premières.  Or, depuis la crise de 2009 où une partie de l’Europe avait été privée de gaz suite à la fermeture du robinet par Moscou dans le but de punir Kiev, le réseau de pipeline intra-européen est réversible. Autrement dit, le flux de gaz dans les tuyaux peut être redirigé vers les zones qui en ont besoin. Une fois le gaz livré à l’Allemagne, elle peut le faire transiter vers un autre Etat membre après avoir satisfait ses besoins. Le risque de pénurie dans un pays européen est donc évitable pendant un temps.

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Les interconnections gazières, l’arme européenne. L’Union européenne a diversifié ses sources et ses ressources en hydrocarbure. La clef de ce changement est le gaz naturel liquéfié, le GNL. "Le GNL représente déjà 30% des importations de gaz", précise Sami Andoura. Une fois refroidi, le gaz devient liquide et peut être transporté avec des méthaniers dans les ports européens. Une fois le contenu des navires déversés dans des terminaux gaziers, il rejoint des réseaux de livraison plus classiques, comme des pipelines, des camions ou des trains. Ainsi, l’Afrique du Nord, le Golfe et le Qatar, ou l’Amérique deviennent des fournisseurs viables pour l’Union européenne. A cela s’ajoute des pipelines qui évitent la Russie comme le Corridor Sud qui alimente les pays sur Sud de l’Europe en pétrole et en gaz de la Caspienne. Et les hydrocarbures ne sont pas la seule énergie disponible.

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Gazoduc de Richemont

© PHOTOPQR/LE REPUBLICAIN LORRAIN/HECKLER Pierre - RICHEMONT


Changer d’énergie. Car, "la meilleure solution pour diminuer sa dépendance à la Russie reste de diminuer notre consommation", estime le docteur en géopolitique Pierre Verluise. Toutefois, afin de faire face à ses besoins à moyen et long terme, l’Europe investit dans les énergies renouvelables qui offrent, dans une certaine mesure, une alternative aux hydrocarbures, notamment dans la production électrique. Mais la demande est telle que certain pays se tournent vers d’autres solutions, plus productives.

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- La Finlande et la Grande-Bretagne ont relancé un programme nucléaire et regardent du côté d’EDF. La République Tchèque, la Hongrie et la Bulgarie avancent également sur des projets de centrales. Mais sont en discussion avec Rosatom, l’équivalent russe d’Areva. Une dépendance pourrait être remplacée par une autre, surtout que ces pays n’ont pas les compétences techniques d’entretenir ces centrales nucléaires. "Il faudrait une approche stratégique au niveau européen des investissements étrangers sur les questions énergétiques", se désole Sami Andoura. L’Union européenne est une des rares régions à ne pas avoir mis en place de secteurs protégés, qui lui assurent le contrôle sur des zones clefs de sa sécurité et de son économie.  

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- Le gaz de schiste et les schistes bitumineux permettraient également à l’Europe de devenir plus indépendante sur ses approvisionnements en pétrole et en gaz en devenant producteur. L’Ukraine, acculée, s’est déjà bien engagée sur cette voie et espère commencer à produire du gaz de schiste rapidement. Toutefois, du côté européen, le cadre imposé actuellement par la Commission est si large qu’il ne permet pas la mise en place d’une stratégie précise et commune sur l’exploration. Sans compter que la mise en production prendrait des années. Les schistes ne sont donc pas actuellement une alternative viable au gaz russe.

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