L'écrivain Kamel Daoud : "La question religieuse est la question du siècle"

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Invité de Patrick Cohen dans Europe 1 Matin, jeudi, l'écrivain Kamel Daoud a partagé sa vision des liens entre la religion et la littérature, évoquant également l'islam et le journalisme.

INTERVIEW

Littérature contre religion ? Invité de Patrick Cohen dans Europe 1 Matin, à 8h20, jeudi, Kamel Daoud s'est livré sur sa vision des deux sphères, aussi importantes dans sa vie pour des raisons très différentes. À l'occasion de la sortie de son dernier roman, Zabor (Actes Sud), une fable sur l'écriture et les mots, l'écrivain et journaliste développe sa vision de ce à quoi sert un livre. Mais comme il le dit, il reste "à équidistance de la littérature et du journalisme" et parle de son rapport au voile islamique et à l'actualité dans son ensemble. Morceaux choisis de l'interview. 

Prolonger la vie des morts avec des livres, comme peut le faire le héros de Zabor, c'est un rêve, Kamel Daoud ?

C'est le fantasme de tout écrivain, d'enjamber l'oubli. Quand on écrit, c'est pour un peu vaincre la mort.

Vous ne pouvez pas vous empêcher de revenir à la question religieuse…

La question religieuse est la question du siècle. C'est une question de vie ou de mort. Je ne vois pas d'autres sujets plus importants.

La littérature, c'est un antidote à la religion ?

Tous les livres sont un antidote à tous les livres sacrés possibles.

Pourquoi les religions se méfient des écrivains et des poètes ?

Ce sont des gens dissidents, reprendre la parole accaparée par le sacré.

Car les écrivains ressemblent au prophète ?

D'une certaine façon, oui.

Entendu sur Europe 1
Tous les fascismes commencent par s'attaquer à la culture. On ne pas installer une dictature sans créer le désert.

Que répondre à certaines féministes qui voient dans la burqa une forme d'émancipation de la femme ?

Je ne suis pas d'accord. Il n'y a pas d'émancipation dans la soumission. Ce n'est pas un choix. Il est erroné de défendre le voile comme un choix. C’est une pression sociale et communautaire.

Adolescent, vous avez vécu un attrait mystique pour la religion musulmane.

Ce sont deux choses différentes. C'est de l'ordre intime, que je défends. Vous me parlez d'une voie alternative au radicalisme. Je pense que la lecture est importante. Essayez de publier, de traduire, les livres ne circulent pas suffisamment. Le salut, c'est aussi la traduction pour le monde.

Mais les religions diffusent aussi des textes en très grand nombre...

Gratuitement, avec beaucoup de soutiens financiers. Pardon, mais le but de partager une conviction, c'est de l'imposer.

Donc c'est la littérature qui va ouvrir les esprits ?

Pas uniquement la littérature, je pense que l'art est important. Je ne défends pas une chapelle. Tous les fascismes commencent par s'attaquer à la culture. On ne peut pas installer une dictature sans créer le désert. On est obligé de niveler, de détruire, aplanir, pour installer des dictatures.

Avez-vous des croyances ou êtes-vous un être purement rationnel ?

Non, j'ai des croyances magiques, j'ai des convictions magiques.

Comme ?

Que la littérature peut sauver. Comme antidote à la bêtise, au livre rouge, au livre vert, à tous les livres qui veulent expliquer définitivement le monde.

Entendu sur Europe 1
Passé le récit épique de l'ascension, les peuples aiment beaucoup plus les crashes, les chutes.

Après 20 ans de chroniques au quotidien d'Oran, qu'y a-t-il de journaliste en vous ?

C'est cette tendance à commenter le monde, à suivre l'actualité, à essayer de trouver du sens. Je suis à équidistance entre littérature et journalisme.

Vous vous intéressez à toute l'actualité ?

Oui, je suis aussi un enfant d'Internet. L'actualité n'est plus aussi compartimentée qu'avant. Ce qui se passe avec le drame vécu en Birmanie, l'arnaque d'un faux photographe de guerre, cette religion du selfie... Tout est lié.

Qu'est-ce qui vous intéresse aujourd'hui dans l'actualité ?

Ce fait divers du faux photographe de guerre qui avait arnaqué beaucoup de gens et j'ai trouvé ça extraordinaire car c'est le premier enfant de l'ère Internet. Cette histoire est formidable.

Dans une chronique du Point, fin juillet, vous parliez de la jeunesse d'Emmanuel Macron en comparaison d'Abdelaziz Bouteflika. Le pouvoir peut-il être jeune ?

En mythologie, on aime bien l'ascension de quelqu'un de jeune vers le pouvoir. Mais kennedysme oblige, on attend à ce qu'il meurt un peu plus vite. C'est l'inverse pour les vieillards, qui meurent très lentement. Il faut que le pouvoir soit jeune, mais brièvement. Il ne faut pas qu'il soit vieux, mais il l'est toujours.

L’équation jeune peut faire effet sur l’opinion, à propos de l’exemple français ?

Si elle est habillée d’esthétique, avec de belles images. Mais ce n’est pas suffisant. Les peuples sont très critiques vis-à-vis des gens qui sont au pouvoir et qui sont jeunes et qui sont pas morts très vite.

Ils sont critiques en général à l'égard des dirigeants en général, non ?

Ils sont un peu jaloux des dirigeants un peu trop jeunes. Je pense qu'il y a de la jalousie. Passé le récit épique de l'ascension, les peuples aiment beaucoup plus les crashes, les chutes. C'est assez fascinant. On aime bien quelqu'un qui chute. Tout le monde voulait écouter le dernier discours de François Hollande et celui de Nicolas Sarkozy. Il y avait quasiment quelque chose de religieux.