Goncourt : Éric Vuillard, "la grande Histoire par le prisme des petits événements"

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Auréolé du prix Goncourt lundi pour son livre "L'ordre du jour", Éric Vuillard a choisi de raconter l'Histoire en insistant sur les détails. "C'est sa marque de fabrique", analyse Nicolas Carreau.

C'est le plus prestigieux des prix littéraires : le Goncourt a été décerné lundi à Éric Vuillard, récompensé pour son livre L'ordre du jour, publié chez Actes Sud. Un récit saisissant sur l'arrivée au pouvoir d'Hitler, l'Anschluss et le soutien sans faille des industriels allemands à la machine de guerre nazie. "Regarder la grande Histoire par le prisme des petits événements et des actions individuelles, c'est sa marque de fabrique", explique Nicolas Carreau, notre journaliste spécialiste de littérature.

"Un livre court mais dense". Le livre, relativement court – 160 pages – n'en n'est pas moins "dense", selon Nicolas Carreau. Après la chute de l'empire Inca (Conquistadors, 2009), la conquête coloniale (Congo, 2012) et la Révolution française (14 juillet, 2016), l'écrivain de 49 ans revisite dans L'ordre du jour l'arrivée au pouvoir des nazis. Il raconte notamment comment vingt-quatre grands industriels allemands ont servi le Reich à force de compromissions et de petites lâchetés. Parmi eux, Gustav Krupp, Wilhelm von Opel, le patron de Siemens, d'IG Farben... Éric Vuillard jongle entre le Berlin des années 30 et aujourd'hui, en 2017. "À présent, Opel est bien plus vieille que de nombreux États, plus vieille que le Liban, plus vieille que l'Allemagne même...", écrit-il. Ces industriels vont donner aux nazis tout l'argent qu'ils réclament pour les élections.

Comment les industriels ont choisi Hitler. Si les nazis l'emportent, "ces élections seront les dernières pour les dix prochaines années et même pour cent ans", dit Goering dans un éclat de rire sans provoquer l'effroi. Le nazisme s'effondrera mais, rappelle Vuillard, BASF, Bayer, Agfa, Opel, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken "sont là, parmi nous, entre nous". "Tous survivront au régime et financeront à l'avenir bien des partis à proportion de leur performance". Aujourd'hui encore, "notre quotidien est le leur. Ils nous soignent, nous vêtent, nous éclairent (...) Ces noms existent encore. Leurs fortunes sont immenses".

Rien n'est inventé. L'écrivain est d'une ironie acide lorsqu'il raconte, aussi, les rencontres en 1938 entre Hitler et Kurt Schuschnigg, "le petit dictateur autrichien" qui ne voit pas venir l'Anschluss. La description du repas mondain qui a lieu à Downing Street le jour où les soldats allemands envahissent l'Autriche ressemble à un vaudeville atroce. Cette invasion, rappelle au passage Vuillard, présentée comme une promenade de santé par la propagande nazie, a failli en fait tourner au fiasco : quasiment tous les chars nazis sont tombés en panne à peine la frontière autrichienne franchie. Rien n'est inventé, tout est vrai.

Le jury influencé ? Virginie Despentes, membre de l'académie Goncourt, a été charmée par cette œuvre. Malgré quelques réserves initiales. Car ce prix Goncourt est édité par la ministre de la culture Françoise Nyssen : la maison Actes Sud lui appartient. "J'y ai pensé, au début de l'été. Le fait qu'il soit sorti en avril, que ce soit la maison d'édition de la ministre… Mais une fois que je l'ai lu, en vérité, comme les autres, j'ai pensé au livre", assure-t-elle au micro d'Europe 1. "Et Vuillard, au-delà de sa maison d'édition, c'est aussi un auteur. Donc on n'en a plus parlé. Mais au tout début si. C'est quand même la ministre, c'est embêtant…".

Goncourt et Renaudot : deux livres, un même thème. Hasard ou pas, le prix Renaudot a lui aussi été attribué à un livre sur le nazisme. La disparition de Josef Mengele (Grasset), écrit par Olivier Guez, est en effet un récit hallucinant sur les dernières années du médecin tortionnaire d'Auschwitz, Josef Mengele.