À bientôt 96 ans et avec plus de 70 ans de carrière à son actif, le couturier Pierre Cardin a bâti un véritable empire. 19:13
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Pauline Darvey , modifié à
À bientôt 96 ans et avec plus de 70 ans de carrière à son actif, le couturier Pierre Cardin a bâti un véritable empire. Un destin hors-norme qu'il s'est construit à force de travail acharné... et d'heureux hasards. 
INTERVIEW

Une guerre, une bicyclette et une voyante. Le destin tient parfois à un drôle d'alignement de planètes. Celui de Pierre Cardin aurait pu être tout autre. Sans des circonstances exceptionnelles, le grand couturier aurait sans doute été viticulteur en Vénétie, dans la droite lignée familiale. "À l’époque, les cultivateurs étaient des seigneurs, assure le couturier, invité de l'émission d'Isabelle Morizet, Il n'y a pas qu'une vie dans la vie. Les gens qui avaient des terres représentaient la puissance d’un village ou d’une ville."

Lui n'a finalement pas eu de terres. Mais il est tout de même devenu un seigneur à sa manière. Pierre Cardin aime à le rappeler : "Je peux dans le monde entier dîner dans mes restos, dormir dans mes hôtels, m’habiller avec mes lignes de vêtements, me parfumer avec mes parfums, boire mon vin, ranger mes affaires dans les meubles que je crée." Le résultat de 70 ans de carrière. Et d'une conjonction d'heureux hasards, de travail acharné et d'un talent certain. 

Monter à Paris à vélo. Le 2 juillet 1922, c'est au beau milieu des vignes, dans un village à 50 km de Venise que naît le petit Pietro Cardin. Il est le dernier d'une fratrie de 6 enfants.La Grande guerre et ses conséquences sont les premières à bouleverser la trajectoire de Pietro. Alors qu'il a 2 ans, ses parents émigrent en France. Premier voyage et premier souvenir marquant : "Nous avons pris le tunnel du Mont-Cenis et je me suis mis à hurler. Il n'y avait pas de lumière dans le tunnel et j'ai cru que j'étais devenu aveugle."

Des années plus tard, c'est un autre voyage qui changera sa destinée. À vélo, celui-ci. A 17 ans, dans la France occupée, Pierre Cardin a l'idée folle de traverser la ligne de démarcation pour aller à Paris. L'émigré italien sans le sou est prêt à tout pour sortir de sa condition. "J'étais libre et j'avais une espèce d'arrogance pour aller travailler à Paris." Mais arrivé au pont de Moulin, l'adolescent est arrêté par les Allemands. "Ils m’ont mis dans un camion toute la journée, un grand camion noir fermé. J'ai perdu 3 kilos en un jour. J’ai cru que je mourrai. Puis ils ont vu que j’étais catholique, ils m'ont relâché."

Le coup de pouce d'une voyante. Demi-tour. Paris, ce ne sera pas pour tout de suite. Sur le chemin du retour, le cycliste fait escale à Vichy, la capitale de la France occupée. Par hasard, il s'arrête devant un magasin de vêtements. Et se décide à pousser la porte. "Il fallait que je vive, se souvient-il. Je n'avais pas d'argent." Coup de pouce du destin : le directeur de la boutique accepte de l'employer. "Il m'a mis dans l'atelier, j'ai vu défiler tous les Allemands et tous les gens riches de Vichy", poursuit Pierre Cardin. Le jeune homme commence par balayer avant d'être progressivement initié à la couture. 

À la Libération, Pierre Cardin n'a qu'une idée en tête : monter à Paris. Pas à bicyclette cette fois-ci, mais en train. Avant son départ, une voyante lui donne un petit coup de pouce. Elle lui confie l'adresse d'un monsieur à Paris, qui pourrait l'introduire chez Paquin, la plus grande maison de couture de l'époque. "Je suis parti avec cette seule adresse en poche, le 82, rue du Faubourg Saint-Honoré", glisse Pierre Cardin.

"J'ai rencontré tous les plus grands". Une fois sur place, il tombe par hasard sur cet homme dans la rue. La magie opère encore une fois. "Il m'a introduit chez Paquin !" À ce moment-là, la maison de couture travaille sur les costumes de La Belle et la Bête, le film de Jean Cocteau. À tout juste 20 ans, le jeune émigré italien rencontre alors tous les plus grands : Cocteau, Camus, Visconti, etc. Et tous veulent immédiatement travailler avec lui. 

Ça y est, sa carrière est lancée. Il travaille ensuite quelques années chez Dior. Puis monte sa première maison. Pierre Cardin était né. S'en suivront les robes bulles, les tissus thermoformés, les jupes cinétiques, les combinaisons de cosmonautes, le prêt-à-porter avant tout le monde, les premiers défilés pour hommes, le commerce avec la Chine communiste dès le début des années 1980… À bientôt 96 printemps, Pierre Cardin l'affirme sans ciller : "Si je devais tout recommencer, je ferais tout exactement pareil."