"Exhibitions" ou la fabrique des "sauvages"

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"Exhibitions" ou la fabrique des "sauvages"
L'ancien champion du monde 98 de football est le commissaire général de l'exposition au Quai Branly.@ MAX PPP
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Le musée du Quai Branly, à Paris, consacre une exposition aux spectacles ethniques.

Exhiber, rabaisser pour mieux dominer. C'était l'objectif des spectacles ethniques très répandus au 19e et au début du 20e siècle en Occident. L'histoire des "exhibitions", c'est avant tout l'histoire d'hommes et de femmes venus d'Asie, d'Afrique et d'Amérique pour être montrés à l'Occident.

Le musée des arts premiers du Quai Branly à Paris présente, à partir de mardi, l'exposition "Exhibitions" sur cette "fabrique" des sauvages. Le leitmotiv du commissaire général et ex-footballeur, Lilian Thuram, n'est autre que de "déconstruire l'histoire". Visite guidée avec Europe1.fr.

A quelle époque ont démarré ces exhibitions ?  Ces "spectacles" ont véritablement commencé en 1492 avec Christophe Colomb qui ramène des Indiens à la cour d'Espagne. Jusqu'à la fin du 18e siècle, ce sont surtout des individus "exotiques ou monstrueux". C'est entre 1850 et 1930 que les spectacles ethniques atteignent leur apogée. Un exemple : l'impresario Farini exhibe "Krao", une femme velue du Laos, présentée comme "le chaînon manquant entre le singe et l'homme".

Dans le dernier quart du 19e siècle, aucun pays occidental n'échappe à la fascination pour ces spectacles humains : Allemagne, Etats-Unis, France, Royaume-Uni. Comme Geoffroy de Saint-Hilaire, le directeur du jardin d'acclimatation, qui organisa en 1877, deux spectacles ethnologiques en présentant des Nubiens (peuple du nord Soudan) et des Esquimaux aux Parisiens.

Qui sont ces "sauvages" ? Ce sont ceux qui étaient considérés à l'époque comme des "bizarreries" de la nature (nains, obèses, géants) mais aussi les hommes de "couleur", certains issus de la traite négrière. Ils sont exposés dans des cages, exhibés dans des expositions universelles, ou transformés en "bête de foire" pour amuser les occidentaux.

Bref, des zoos humains à ciel ouvert en pleine période de la colonisation. 35.000 figurants ont été dénombrés entre 1810 et 1958. Et les spectateurs ont été extrêmement nombreux. "On évalue à 1,4 milliards le nombre de visiteurs touchés par ce phénomène d'exhibition de prétendus sauvages", explique Pascal Blanchard, l'un des commissaires scientifiques de l'exposition. 

Comment est née l'exposition ? "C'est le fruit d'un travail de deux ans. On s'est replongé dans le parcours de toutes ces personnes pour leur redonner une identité. Ce ne sont plus des anonymes", précise sur Europe 1, Nanette Jacomijn Snoep, commissaire de l'exposition. "Exhibitions" permet de retracer la perception de l'autre dans les pays occidentaux depuis la Renaissance. Fidèle à son combat contre les préjugés et le racisme, Lilian Thuram est commissaire général de l'exposition.

Pour l'ex-champion du monde 98, elle permet de détricoter "les préjugés" persistants. "En 1931, au jardin d'acclimatation, on a exhibé les arrières grands-parents de mon ami Christian Karambeu en les présentant comme des cannibales kanaks. Les visiteurs sont repartis chez eux en pensant que les sauvages existaient." L'objectif n'est pas de culpabiliser ces "spectateurs". "C'est normal, on a toujours été curieux. Ils ne connaissaient pas l'autre et ils le caricaturaient", explique Lilian Thuram au micro d'Europe 1.

Que peut-on voir ? Près de 600 pièces sont exposées. Peintures, sculptures, moulages sur le vivant, affiches, photographies, livres, films…ou machine à mesurer le crâne. Le tout dans un décor de théâtre. Mais toutes les pièces ne posent pas un regard méprisant sur les "spectateurs". Comme le montrent les portraits d'Indiens des plaines peints par George Catlin ou bien les Océaniens de Paul Gaugin.

Musée du Quai Branly, 37, quai branly, Paris 7e. Jusqu'au 3 juin.