Cannes 2018 - "L’homme qui tua Don Quichotte" : happy end pour un film maudit

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Cannes 2018 - "L’homme qui tua Don Quichotte" : happy end pour un film maudit
Adam Driver (à gauche) et Jonathan Pryce sont les acteurs principaux de "L'homme qui tua Don Quichotte" de Terry Gilliam.@ DR
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Plus de 25 ans après l’avoir imaginé, Terry Gilliam présente à Cannes "L’homme qui tua Don Quichotte". Retour sur l’histoire rocambolesque de ce film maudit.

RECIT

Peu d’hommes et de femmes peuvent réellement comprendre ce que s’apprête à ressentir Terry Gilliam. Le réalisateur britannique, ex-Monty Python, va monter les marches à Cannes samedi soir avec l’équipe de son dernier film, L’homme qui tua Don Quichotte, aventure foutraque et ode aux vieux fous et à leurs rêves, projeté en clôture du festival. Fouler le tapis rouge procure toujours une certaine émotion mais Terry Gilliam sera certainement plus habité par un immense soulagement : l’accouchement de sa libre adaptation du roman de Cervantès aura duré plus de 25 ans, entre tournage avorté, démêlés financiers et procédures juridiques encore en cours.

Première ébauche avec Jean Rochefort

"Un film maudit" : l’étiquette accolée à L’homme qui tua Don Quichotte n’est pas usurpée. Quand il a l’idée, en 1990, d’adapter le plus célèbre roman espagnol, Terry Gilliam est loin de se douter que son rêve va se transformer en un cauchemar long d’un quart de siècle. Après avoir reçu l’aval des producteurs et retourné le roman – inadaptable – de Cervantès dans tous les sens, Terry Gilliam lance la production de L’homme qui tua Don Quichotte à la fin des années 1990, entre L’Armée des douze singes et Las Vegas Parano. Pour porter l’histoire sur grand écran, il imagine une astuce en propulsant Don Quichotte dans le monde moderne, flanqué d’un acolyte, Toby, un publicitaire désabusé. Gilliam choisit Jean Rochefort et Johnny Depp pour interpréter les rôles principaux.

JEan Rochefort Don Quichotte

Quelques images subsistent du premier tournage avorté avec Rochefort.


Le réalisateur veut monter son film en Europe, avec l’aide de Pathé et Canal+, mais des fonds privés promis par un producteur allemand s’évanouissent et le tournage qui devait débuter en septembre 1999 est reporté d’un an. Avec 30 millions de dollars de budget, Gilliam installe ses caméras en Espagne fin 2000. Le début du calvaire ne tarde pas : pluies diluviennes, avions militaires trop bruyants dans le ciel, désert trop fleuri… Alors que les premières scènes ont été tournées, Jean Rochefort contracte une double hernie discale qui l’empêche de monter à cheval. Problématique pour un hidalgo qui passe son temps sur sa monture… Jean Rochefort jette l’éponge, suivi par Terry Gilliam : le projet Don Quichotte est remisé au fond d’un tiroir.

Têtu comme Gilliam

Le cinéaste britannique a perdu une bataille mais pas la guerre. Dès 2008, il repart à l’attaque et récupère les droits du scénario. Robert Duvall et Ewan McGregor sont embarqués pour jouer le héros et son acolyte, devenu entretemps un "jeune cinéaste frustré". Grâce à un nouveau tour de table, Terry Gilliam réunit 20 millions de dollars… dont il ne verra en fait jamais la couleur. Bis repetita, le deuxième tournage est annulé. Modèle d’abnégation, l’ex-Monty Python ne renonce pas. Fin 2011, il remplace Ewan McGregor par Owen Wilson et réanime L’homme qui tua Don Quichotte. Mais l’histoire bégaye et une nouvelle fois, le manque d’argent coupe court aux ambitions de Terry Gilliam.

Acteurs maudits. Le Britannique s’aère les idées avec un autre film (Zero Theorem) pour mieux revenir en 2014. Exit Robert Duvall, John Hurt est approché pour le rôle de Don Quichotte. L’idée du voyage dans le temps est aussi abandonnée au profit d’un pitch plus simple à réaliser : Toby Grosini, qui a réalisé un film d’étude sur Don Quichotte, revient sur les lieux du tournage et trouve les protagonistes pour le moins perturbés. Amazon est intéressé mais le producteur en charge du film ne parvient pas à rassembler les 20 millions de dollars nécessaires. Pour ne rien arranger, John Hurt se fait diagnostiquer un cancer du pancréas, dont il mourra en 2017.

Terry Gilliam Jonathan Pryce

Jonathan Pryce (à gauche) et Terry Gilliam sur le tournage de "L'homme qui tua Don Quichotte".


C’est à ce moment-là que Paulo Branco, producteur portugais, récupère le projet de Terry Gilliam. Il s’engage à financer L’homme qui tua Don Quichotte, avec les acteurs Michael Palin (autre Monty Python) et Adam Driver. Objectif : le présenter au Festival de Cannes 2017. Mais Branco et Gilliam ne s’entendent pas du tout : le premier reproche au second son interventionnisme tandis que le producteur dénonce les caprices du cinéaste. La pré-production s’étire, Paulo Branco réduit le budget initial de 16 millions d’euros et menace de tout arrêter s’il n’obtient pas les pleins-pouvoirs. Terry Gilliam refuse et va voir ailleurs pour financer son rêve.

Bataille juridique

Grâce à d’autres sociétés de production (Tornasol, Amazon et Kinology), le tournage commence finalement en Espagne en mars 2017, avec le duo Jonathan Pryce et Adam Driver. Tout semble aller pour le mieux, Terry Gilliam jubile. Mais en mai, les ennuis juridiques le rattrapent. Paulo Branco, qui estime que les droits du film lui appartiennent, tente de faire annuler le tournage. Deux jugements, à Paris et Londres lui donnent raison sur le fond en reconnaissant que L’homme qui tua Don Quichotte ne peut être exploité sans son aval, le contrat qui l’unissait à Terry Gilliam n’ayant pas été rompu. Mais les tribunaux ordonnent la poursuite de la production du film. Le Britannique termine son film et en avril, Thierry Frémaux annonce qu’il sera projeté en clôture du Festival de Cannes 2018.

Un bonheur de courte durée pour Terry Gilliam puisque Paulo Branco repart à l’attaque et demande l’interdiction de la projection de L’homme qui tua Don Quichotte au festival. Alors que le grand raout cannois a commencé, le tribunal de grande instance de Paris tranche le 9 mai : Paulo Branco n’a aucun droit sur le film et la projection à Cannes est autorisée. En effet, le producteur n’a jamais levé l’option posée sur les droits du long-métrage et s’est écarté de lui-même comme en atteste un mail envoyé à Terry Gilliam en août 2016 : "Notre collaboration est impossible. Bonne chance avec un autre producteur".

Finalement, je suis un homme chanceux
Terry Gilliam

Dans la foulée de la décision de justice, le CNC donne son feu vert à la sortie en salles de L’homme qui tua Don Quichotte le 19 mai, jour de sa projection à Cannes. Mais Branco, visiblement aussi entêté que Gilliam, intente une nouvelle action en justice pour empêcher la sortie en salles, estimant toujours détenir les droits du film. Le suspense aura duré jusqu’à la veille de la production et finalement, c’est le cinéaste qui sort vainqueur : le Tribunal de grande instance de Paris a débouté Paulo Branco et autorisé vendredi la sortie du film dès samedi.

Nul doute qu’au moment de monter les marches du Palais des festivals, Terry Gilliam aura en tête chacune des épreuves affrontées depuis plus de 25 ans pour arriver à montrer L’homme qui tua Don Quichotte, du scénario inadaptable à l’AVC quelques jours avant de se rendre à Cannes dont il est sorti indemne. "C’est une fin heureuse et peut-être le début d’un commencement. Il y a un mois, j’ai su que le film était enfin terminé, j’étais soulagé", se réjouissait Terry Gilliam, tout sourire, quelques heures avant le verdict au micro d’Europe 1. "Cannes s’est battu pour le diffuser et je pense qu’il est plus riche, plus profond que la première version. Finalement, je suis un homme chanceux." C’est une façon de façon de voir les choses…

L’homme qui tua Don Quichotte, ça parle de quoi ?

Pour adapter très librement ce roman et donner naissance à L'homme qui tua Don Quichotte, Terry Gilliam a réuni son fidèle complice, Jonathan Pryce - qu'il a filmé dans son chef d'œuvre Brazil – et Adam Driver. L'acteur de la nouvelle saga Star Wars (il incarne Kylo Ren) joue ici Toby, un réalisateur de pub cynique. Sur un tournage en Espagne, il se remémore le film qu'il a réalisé, étudiant, avec des habitants des environs.

Un film qui portait… sur Don Quichotte et a eu des conséquences tragiques sur ses acteurs, à commencer par Javier, un vieux cordonnier qui interprétait le chevalier errant et Angelica, la demoiselle en détresse. Le premier s'est enfoncé dans la folie au point de se prendre pour l'homme de la Mancha tandis que la seconde n'a pas percé comme actrice et est devenue la compagne d'un mafieux. Les retrouvailles entre ces personnages vont faire basculer Toby dans le tournage de ses vingt ans et dans l'histoire de Don Quichotte revisitée à la sauce moderne, avec migrants marocains et oligarques russes.