Barbet Schroeder, cinéaste fasciné par la marge

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Barbet Schroeder, cinéaste fasciné par la marge
@ AFP
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Le cinéaste de 75 ans sort un nouveau film, Le Vénérable W., clôturant ainsi sa trilogie du mal débutée en 1974 avec le portrait du Général Idi Amin Dada.

Deux ans après son dernier film, Amnésia, Barbet Schroeder est de retour en salles avec Le Vénérable W. Le 19ème long-métrage d'un cinéaste de 75 ans, éclectique et touche-à-tout, dont le travail n'a jamais cessé d'interroger la part d'ombre qui sommeille en chacun de nous.

"Redéfinir les catégories morales". Mercredi, la sortie du Vénérable W. clôturera la "trilogie du mal" de Barbet Schroeder. Cette série de films, débutée en 1974 avec Général Idi Amin Dada : Autoportrait, s'est ensuite poursuivie en 2007 avec L'Avocat de la terreur, un documentaire sur Jacques Vergès.

Le Vénérable W., présenté à Cannes en séances spéciales, évoque une figure bouddhiste très influente : Ashin Wirathu. Moine et leader du parti Ma Ba Tha, l'homme prône un discours islamophobe accusant les musulmans (religion très minoritaire en Birmanie) de nuire à l'identité birmane. Ou quand derrière une image de tolérance - la religion bouddhiste -, se cache la terreur.

Pour Barbet Schroeder, Le Vénérable W. est une nouvelle manière d'appréhender ce qui l'a toujours fasciné, que ce soit dans la fiction ou le documentaire : des figures obsédées par le mal, à la marge, situées dans les plis de la société. "Lorsqu'il s'intéresse à ce type de personnage, c'est une manière de redéfinir les catégories morales. Barbet Schroeder s'intéresse au mal, bien sûr, mais aussi au bien, pour en redéfinir les contours", explique Jérôme d'Estais, auteur de l'essai Barbet Schroeder, ombres et clarté.





Le pouvoir au centre. Si les zones grises intéressent le réalisateur, cet angle artistique présente également des risques, notamment lorsqu'il s'aventure sur le terrain du documentaire. "Il a certains regards qui peuvent choquer, comme dans Général Idi Amin Dada : Autoportrait, sur le dictateur ougandais. On a l'impression d'une proximité, même d'une sympathie pour le personnage", explique Jérôme d'Estais, avant de souligner que cette méthode est avant tout "une espèce de jeu d'échecs".

Autre thématique forte chez Barbet Schroeder : le pouvoir. "Que ce soit celui de l'armée, du religieux, de la politique ou de la drogue", détaille Jérôme d'Estais. Toutes les figures auxquelles il s'est intéressé sont ainsi susceptibles d'exercer une emprise sur les gens. "Barbet Schroeder déteste le pouvoir", confie-t-il. 

Globe-trotter cinématographique. Derrière l'homogénéité thématique de l'oeuvre du cinéaste se cache pourtant une grande diversité. Réalisateur de documentaire et de fiction donc, Barbet Schroeder est également un véritable globe-trotter.

Le cinéaste a traversé de nombreux pays, derrière lesquels ses films agissent comme une sorte d'empreinte filmique : l'Allemagne dans Amnésia (2015), les Etats-Unis et Hollywood à de nombreuses reprises, la Colombie dans La vierge des tueurs (2000), l'Ouganda dans le portrait du général Amin Dada (1974) ou encore le Portugal dans Tricheurs (1984). "Les films lui permettent autant de voyager, quel le voyage lui permet de faire des films. Il y a toujours un travail sur l'espace, sur les lieux qui sont présentés comme un personnage", détaille l'auteur de Barbet Schroeder, ombres et clarté.

"Il est inclassable. Ce n'est ni un cinéaste français, ni un cinéaste hollywoodien. Quand il fait des documentaires, ils sont plus proches de la fiction. Quand il fait de la fiction, il part du réel", indique le spécialiste.

À la fois dans la marge sans être marginal, les fréquentations du réalisateur parlent aussi pour lui. Ainsi, même s'il a été l'assistant de Jean-Luc Godard et a produit des films d'Eric Rhomer ou encore de Jacques Rivette, Barbet Schroeder a toujours évolué en dehors de la Nouvelle Vague, en agrémentant son parcours de réalisateur et de producteur d'expériences en tant qu'acteur. "C'est un des seuls metteurs en scène européen à qui on a proposé de jouer des petits rôles dans des productions américaines comme Mars Attacks ! ou les films de Wes Anderson", souligne Jérôme d'Estais.

Depuis ses débuts, il y a plus de 50 ans, Barbet Schroeder semble donc s’astreindre à une règle claire : ne pas se laisser enfermer dans une case pour mieux tracer une route cinématographique toute singulière.