Comment les blogs bousculent l'édition

  • A
  • A
Comment les blogs bousculent l'édition
@ Reuters
Partagez sur :

Les blogs littéraires sont de plus en plus nombreux. Comment bousculent-ils les éditeurs ?

Littérature jeunesse, générale ou polar… De plus en plus de blogs se spécialisent en littérature. Leurs auteurs partagent leurs critiques de livres sur Internet. La lecture, avec d’autres thèmes comme le cinéma, est même l’un des cinq sujets qui passionnent le plus les blogueurs*. Il en existe un nombre presque incalculable. Certains sont éphémères et d’une qualité douteuse, d’autres sont de véritables références… Comment ces blogueurs renouvellent les rapports avec les maisons d’édition ? Comment les éditeurs se sont-ils adaptés à ces nouveaux venus ?

A l’origine, il y a cette question de savoir comment un blogueur se procure les romans qu’il critique sur son blog. Les achète t-il lui-même ou les reçoit-il via l’éditeur ? Difficile à dire précisément vu le très grand nombre de blogs existants. Certains blogueurs comme Martine Clavier** – elle tient le blog Plaisirs à cultiver – achètent directement les romans qu’ils critiquent, sans passer par des éditeurs. "J’essaie de limiter les romans que je reçois en service de presse à quelques maisons d’éditions. En général les éditeurs attendent un article dans le mois."

En effet les maisons d’édition qui envoient leurs nouveautés aux blogueurs littéraires exigent un article en retour, sauf exception. Positif ou non. Ils laisseraient au blogueur une liberté totale quant au contenu de la critique. Avec ces articles en ligne, les éditeurs espèrent déclencher l’envie d’achat chez les internautes. Tout en sachant que l’impact est limité. Les blogs possèdent une audience moins importante que des médias reconnus, et sont surtout moins pris au sérieux.

 

"Les blogueurs ont leur mot à dire"

Pourtant malgré quelques blogs approximatifs, la plupart maîtrisent leur sujet. Certains sont même de véritables ‘pros’. C’est le cas de Philippe Lemaire, journaliste chargé de l’édition au service web du Parisien. Une fois sa journée de travail terminée, cet ancien membre du service culture rédige des articles pour son blog Planète Polars. De son côté, il commande directement les romans qu’il veut critiquer auprès des éditeurs. Il a conservé ses contacts avec ces derniers. Pour lui, l’intérêt des maisons d’édition pour les blogueurs s’expliquerait par une baisse de place dans les médias. "Il y a beaucoup moins d’espace dédié aux livres aujourd’hui dans la presse ou ailleurs. Les maisons d’édition sont donc satisfaites car les blogs représentent de la surface liée à la littérature. Cela diversifie leurs retombées presse."

C’est bien le cas, mais en réalité les éditeurs sont particulièrement vigilants lorsqu’ils envoient des ouvrages à des blogueurs. Pas question d’envoyer le dernier roman d’amour à un amateur de policiers. A Gallimard, une membre du service de presse est chargée exclusivement des relations avec les blogs, pour la collection Folio. Elle reste floue sur le nombre de blogueurs avec qui elle est en relation, ce dernier serait très variable. Elle dit envoyer les romans à des blogueurs bien ciblés selon chaque titre. Et prend soin de trier au préalable. "Cela dépend de la qualité des blogs, de leur visibilité et des livres qu’ils chroniquent." Selon elle ces pages web personnelles sont devenues fondamentales : "C’est quelque chose dont on ne peut plus se passer aujourd’hui. Les blogueurs sont avant tout des lecteurs, et ils ont leur mot à dire."

Vampires ou chick lit

A Albin Michel, le service de presse affirme envoyer parfois "entre dix et vingt" livres aux blogueurs. Des envois qui n’ont rien de systématique. Ils concernent surtout des titres polar ou science-fiction, des genres très populaires sur le net. C’est même avec le polar que le service de presse ‘blog’ s’est développé dans cette maison d’édition. Aujourd’hui l’éditeur envoie surtout des titres de littérature spécialisée. Romans de vampire, chick lit (littérature pour et par des femmes)... Des genres dont les internautes sont très friands. La cible visée est plus jeune que la moyenne: "On sait qu’on ne vas pas toucher l’abonné au Monde des livres…"

Mais tous les éditeurs ne sont pas aussi détendus à l’idée d’évoquer les blogs. Ils sont peu à avoir répondu à nos demandes d’interview. A Denoël, le service de presse affiche clairement sa réticence à travailler avec ces nouveaux venus. "Si on était les rois du pétrole on pourrait envoyer des romans à tout le monde, mais nous sommes plutôt dans des temps de restriction budgétaire." Une responsable justifie ce manque d’intérêts par une qualité parfois douteuse : "Certains blogueurs savent très bien écrire, mais ce n’est pas le cas pour tous..."

Elle justifie la stratégie d’autres éditeurs : "Pour ce qui est des livres de poche comme Folio, il y a peu d’articles dans la presse, car les médias s’intéressent peu aux rééditions en général. D’où l’intérêt pour les éditeurs de passer par les blogs". Même chose pour les littératures ‘de genre’ comme les polars. Selon elle, les blogs resteraient marginaux en termes d’impact sur les ventes : "Cela n’a jamais débouché sur des ventes notables", à la différence des articles de presse, des radios ou télévisions. D’où un paradoxe : des blogueurs de plus en plus présents et visibles, mais encore peu considérés par des maisons éditant des nouveautés en littérature générale. Peut-être justement car le web boude ces romans, au profit des polars, chick lit ou autres littératures de genre…

*Etude publiée sur Conseils marketing.fr, qui recense quelque 420 blogs francophones.

** Martine Clavier a participé à un jury grand public du Prix Relay des voyageurs, après avoir été tirée au sort