Good Kill ou la souffrance des pilotes de drones

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Good Kill ou la souffrance des pilotes de drones
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CINÉ - Ethan Hawke joue un ex-pilote de chasse américain, qui vit mal sa reconversion en pilote de drone. 

Good Kill (en plein dans le mille en Français), dont Europe 1 est partenaire, sort en salles le 22 avril prochain. Le film raconte le parcours du Commandant américain Tommy Egan, pilote de chasse reconverti dans le pilotage de drones. L'homme combat les Talibans, derrière sa télécommande, depuis sa base militaire, située à Las Vegas. Enfermé douze heures par jour dans un caisson gros comme une caravane, il est gagné clic après clic, par le dégoût, engagé dans une mission à laquelle il croit de moins en moins. Il devient peu à peu étranger à sa propre existence, multipliant les disputes avec sa femme qu'il délaisse, supportant mal la charge de sa vie de famille et trouvant refuge dans l'alcool.



Ethan Hawke qui s'est glissé dans la peau de ce soldat, collabore pour la troisième fois avec le réalisateur Andrew Niccol, après Bienvenue à Gattaca et Lord of War. Son interprétation d'un homme en souffrance fait écho à de vrais témoignages de militaires. En effet, l'armée de l'air américaine compte près de mille opérateurs de drones. D'après un article du blog américain TomDispatch, ces pilotes professionnels sont de plus en plus nombreux à démissionner. Quelques-uns d'entre eux ont aussi témoigné dans la presse pour raconter leur souffrance. 

>> Quel est donc ce mal qui semble ronger les pilotes de drones engagés dans des guerres ? Nous avons posé la question à Hélène Romano, Docteur en psychopathologie-HDR et expert près des tribunaux.

La blessure psychique. Ce qu'on appelle le "syndrome de stress post-traumatique (ESPT)" touche la plupart des militaires, y compris les pilotes de drones, assure Hélène Romano. Il s'agit d'une "blessure psychique consécutive aux violences de guerre auxquelles ils ont été exposés", résume cette Docteur en psychopathologie, qui évoque surtout une blessure psychique d'autant plus handicapante qu'elle est "invisible", contrairement aux blessures somatiques, ou aux amputations, qui se voient et qui sont donc reconnues par tous.

Comment le syndrome de stress post-traumatique advient-il ? "Ces blessures adviennent souvent lorsqu'on est confronté à la mort", raconte Hélène Romano, qui élargit le cas aux civils dans le cadre d'un accident ou d'une catastrophe. Dans le cas précis des militaires, qu'ils soient sur le terrain ou aux commandes d'un drone, les symptômes peuvent devenir "très envahissants." Dans Good Kill, le héros, censé se détendre en famille, se retrouve en état d'hyper-vigilance, particulièrement attentif aux bruits. Sur ce point, le film est très conforme à la réalité. "On a peur tout le temps, on est très vigilant, on est aussi extrêmement fatigable parce qu'on est en permanence en situation de défense", explique Hélène Romano. "Et surtout, le moindre événement extérieur est susceptible de réactiver, dans la mémoire traumatique, les événements violents vécus." Là encore, le film le montre assez bien. "Les flashs sont très sensoriels (Ça peut être un bruit, une image, une odeur) et remettent à nue la mémoire traumatique. S'ensuit parfois un état de stress terrible."

La "guerre virtuelle" déshumanise les soldats. Dans les années 80, certains ont pensé que la "guerre virtuelle", aujourd'hui rendue possible grâce aux drones, pourrait protéger psychiquement les militaires. Une hypothèse aujourd'hui complètement remise en cause, selon Hélène Romano. "Au début de la guerre d'Irak, certains ont 'osé' parler de "guerre propre" ou de "guerre virtuelle", comme si donner la mort devenait quelque chose de facile. Exactement comme si l'on parlait d'un jeu vidéo." Mais la professionnelle en est convaincue : cette guerre virtuelle a des conséquences graves sur les militaires. "On se rend compte que pour les soldats, cette guerre 'virtuelle' ne permet plus de développer les capacités empathiques, c'est-à-dire ce qui fait l'humanité d'un être humain. Dans les tranchées du premier conflit mondial, les soldats étaient au corps à corps. Malgré l'horreur, on voyait l'autre en face de soi. Quand il est plongé dans une guerre virtuelle, le soldat est déshumanisé, il devient un objet qui doit appuyer sur un bouton. L'autre en face n'est plus un être humain mais une cible."

 Cette nouvelle forme de guerre, loin de protéger les soldats, en réalité "les fragilise d'autant plus", explique encore Hélène Romano. "Les pilotes de drones l'expriment eux-mêmes, en disant : 'Je sais que j'ai tué mais ça reste flou'. Donner la mort dans ce contexte-là a quelque chose d'effrayant. Le virtuel donne aussi un sentiment de toute puissance, très nocif. La culpabilité est aussi souvent beaucoup plus forte et les images restent."   

Good Kill

 

Good Kill

Première réponse : l'addiction. Dans Good Kill, le héros soumis au "syndrome de stress post-traumatique" se met à boire et se met en danger. Un scénario plausible là encore ? "Quand on est envahi par ces images qui vous rappellent l'horreur, toute personne, enfant comme adulte, va essayer de les éviter. Les stratégies d'évitement sont multiples, mais le risque majeur est en effet celui de l'addiction", confirme Hélène Romano. "Ça peut être l'addiction à des pratiques violentes, qui mettent le sujet en danger, comme par exemple le wingsuit, ce sport extrême qui consiste à sauter avec une combinaison souple en forme d'aile. Mais ça peut être aussi la prise d'alcool ou de stupéfiants." Tout ce qui "permet de fuir" va, "d'une certaine manière, protéger (seulement à court terme) la remontée des souvenirs", résume la professionnelle. L'évitement majeur enfin est le suicide.

La blessure psychique est déniée. "Les militaires, et particulièrement les militaires américains -qui sont considérés comme des héros dans leur pays, qui ont un sens très fort de la patrie, qui ne doivent pas être faibles- souvent n'osent rien dire lorsqu'ils sont envahis par ce genre de troubles. Ils ont même l'impression de devenir fous", précise Hélène Romano. La blessure psychique est ainsi "déniée par la société", d'autant plus dans le cas de militaires. L'incompréhension de la part de la société va donc majorer le trouble. De plus, il faut savoir que la "mémoire traumatique" est "atemporelle", elle ne s'inscrit pas dans le temps. Les troubles peuvent donc persister plus de dix ans après les événements.    

Comment les soldats peuvent-ils s'en sortir ? "On s'en sort avec les ressources qu'on avait avant le traumatisme. On n'est déjà pas égaux. Un militaire qui avait une bonne estime de lui-même, une bonne confiance en lui etc, a plus de chances de s'en tirer", explique d'abord Hélène Romano, avant d'en venir à la question de fond. "Ce qui va faire la différence, c'est la reconnaissance de leur blessure psychique. Et sur ce plan, il y a énormément de travail à faire", assure la psychothérapeute. "Cela concerne tout le monde : les militaires eux-mêmes, leurs proches mais aussi bien sûr, les professionnels qui les prennent en charge et enfin la société toute entière. Il faudrait aussi progresser sur le terrain de la connaissance de ces troubles et pouvoir développer des espaces pour les proches."  

>> EN VIDEO - Découvrez un extrait de Good kill