11-Septembre, monstres et super-héros

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11-Septembre, monstres et super-héros
@ Montage Warner Bros/REUTERS
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CINEMA - Le cinéma fantastique américain s'est emparé du traumatisme du 11-Septembre.

Le cinéma américain a une faculté presque unique à se saisir des événements historiques. Et il n'a pas fallu attendre longtemps pour que Hollywood aborde les événements du 11-Septembre. En 2005, sont sortis World Trade Center d'Oliver Stone et Vol 93 de Paul Greengrass. Points communs de ces deux films : un parti-pris artistique qui suggère plus qu'il ne montre et le récit d'histoires individuelles au sein d'un drame collectif. Aucun film de fiction n'a pour le moment osé représenter le 11-Septembre dans sa globalité et dans toute son horreur. Et pour cause, "aucun film ne peut rivaliser avec les événements et les images du 11-Septembre", explique Jean-François Rauger, directeur de la programmation à la Cinémathèque française et journaliste au Monde.

Ce n'est donc pas dans le cinéma réaliste qu'il faut aller chercher l'illustration la plus pertinente du 11-Septembre mais dans le cinéma fantastique. Sorti en 2008 (trois ans après La Guerre des mondes) et produit par J.J. Abrams, créateur de "Lost" (qui débutait par un crash d'avion…), Cloverfield montre New York subir une attaque destructrice de ce qui se révélera être un monstre reptilien. Le héros décide alors de transformer son film-anniversaire en récit-témoignage.

Cloverfield renvoie aux images du 11-Septembre :

L'irruption de l'inattendu dans un projet de film, cela vous rappelle quelque chose ? Oui, Cloverfield ressemble au documentaire sur les pompiers de New York réalisé par les frères Naudet, New York 11 Septembre. Dans un article passionnant publié dans le GQ de septembre, les deux réalisateurs révèlent d'ailleurs : "un jour, des amis nous disent : vous savez combien il y a de plans de Cloverfield qui ressemblent à votre film ?". New York sous les flammes, "skyline" de Manhattan dévastée, personnages hagards : on revit le 11-Septembre.

Image du 11-Septembre / Image de "Cloverfield" (930x620)

© Montage REUTERS/PARAMOUNT

"Cloverfield propose des images qui représentent le 11-Septembre en leur offrant un sens réconfortant et consolant. Car c'est un film de monstres, un film de science-fiction qui respecte les conventions du genre et qui s'éloigne donc de la réalité", explique Jean-François Rauger. Cloverfield, ou l'exemple ultime de la catharsis cinématographique. Ce n'est pas une nouveauté et ce n'est pas propre aux Etats-Unis. Le Japon post-Hiroshima s'en était remis aux films de monstres géants (les kaiju-eiga) pour exorciser ses démons.

Le côté rassurant des super-héros

Le même phénomène existe avec les super-héros. Nés dans les années 1930, les comics ont connu un essor sans précédent durant la Guerre Froide et offert aux Américains des figures auxquelles se raccrocher. Sur la dernière décennie, on ne compte plus les adaptations cinématographiques. X-Men, Superman, Iron Man, Thor, Captain America, les Quatre fantastiques, Hulk et bien d'autres encore ont fait leur arrivée ou leur retour sur grand écran. Mais s'il y a bien un super-héros qui est intéressant d'un point de vue symbolique, c'est bien Spider-man, ce journaliste quelconque qui veille sur les hauteurs de New York.

"La série des Spider-man est intéressante à relever dans ce contexte post-11-Septembre", note Jean-François Rauger. "Les images de ce super-héros, au corps irréel, qui grimpe à travers les immeubles, sont venues remplacer symboliquement les images de ces personnes bien réelles se jetant des tours du World Trade Center. (…) Le cinéma, ça fabrique à la fois du souvenir et de l'oubli."

Paradoxe, le Spider-man premier du nom, qui peut être considéré comme l'un des deux plus grands films post-11-Septembre, a été réalisé avant. Il était déjà à l'étape de la postproduction au moment des attentats. La première bande-annonce du film, retirée par la suite, montrait d'ailleurs le tisseur stoppant un hélicoptère de malfrats entre les deux tours du World Trade Center. Ou quand la perception finale d'un film échappe aux ambitions initiales de ses auteurs…

La première bande-annonce de Spider-man montrait le WTC :

Devant le succès commercial du film (à ne pas négliger), deux suites de Spider-man ont été réalisées, en 2004 et 2007, et un reboot (soit une relance de la franchise avec une nouvelle équipe d'auteurs et de comédiens) est sur les rails...

Le plus grand succès commercial de la décennie en matière de super-héros, The Dark Knight, de Christopher Nolan, n'échappe pas à la symbolique du 11-Septembre. Recherchée par les auteurs dès le visuel de l'affiche avec les ailes de Batman rappelant l'impact des avions dans les tours, le film offre la vedette au Joker, terroriste adepte de la destruction massive. Face à lui, Batman apparaît plein de tourments, comme l'Amérique le fut après les attentats…

Le cinéma américain aura-t-il le courage d'abandonner un jour la métaphore pour relater plus frontalement le 11-Septembre ? "Le cinéma ne peut répondre qu'aux problèmes que l'on a déjà résolus. Or, pour les Américains, le 11-Septembre demeure très largement un événement incompréhensible, un événement insensé", estime Jean-François Rauger. Dans son ouvrage sur l'impact des images de l'assassinat de Kennedy sur le cinéma américain*, Jean-Baptiste Thoret fournit peut-être une autre clé. "L'attentat de Manhattan survint, lui (à la différence de celui de JFK ndlr) au sein d'un contexte exactement inverse puisqu'en 2001, l'événement (ou son équivalent) avait fait l'objet de dizaines de films catastrophes. Une place lui avait donc été aménagée : comme pré-vu, les deux tours du WTC se sont effondrées ; comme prévu, les images de l'attentat furent conformes aux codes du genre." Ce qui a déjà été vu (et revu) n'aurait alors plus besoin d'être montré…

*26 secondes : l'Amérique éclaboussée, Ed. Rouge Profond, 208 pages, 2003.