Hollande : son programme tient-il la route ?

Par Hélène Favier

Publié le 26 janvier 2012 à 11h34 Mis à jour le 26 janvier 2012 à 18h53

La réforme fiscale de Hollande: les plus aisés paieront plus d'impôts

La réforme fiscale de Hollande: les plus aisés paieront plus d'impôts © REUTERS

DECRYPAGE - Des économistes ont passé au crible, pour Europe1.fr, le projet de Hollande pour 2012.

Lucidité, volonté, justice et clarté : François Hollande a présenté jeudi un projet présidentiel chiffré conçu pour mettre à contribution les Français les plus favorisés en période de crise, tout en préservant selon lui les classes moyennes. Les "60 engagements pour la France" du candidat socialiste, contenues dans un livret tiré à 15 millions d'exemplaires, prévoient 20 milliards d'euros de dépenses nouvelles sur cinq ans et le retour à l'équilibre budgétaire en 2017, financés par 29 milliards d'euros de réduction de niches fiscales.

Ce programme tient-il la route ? Pour y répondre, Europe1.fr a décidé de soumettre neuf de ces propositions au regard critique des économistes et experts des domaines concernés. Voici leur analyse.

LOGEMENT

>> La proposition de Hollande : instaurer un système de plafonnement des loyers dans les zones tendues

"Efficace à court terme" - "Encadrer les loyers, c’est réalisable dès lors que l’on a l’outil législatif approprié. Une loi suffit", explique à Europe1.fr David Rodrigues, juriste à l'association Consommation logement et cadre de vie (CLCV). En 1948, par exemple, après la Seconde Guerre mondiale, la loi portant sur les rapports entre bailleurs et locataires organisait le blocage de certains loyers, à l’exception des logements neufs ou complètement rénovés. « Aujourd’hui, une telle mesure serait efficace dans la mesure où bloquer les loyers, cela procure une bouffée d’oxygène immédiate pour les locataires dont le pouvoir d’achat n’a pas progressé autant que le marché immobilier", explique le juriste David Rodrigues qui parle d’asphyxie des Français dans certaines zones. Son association la CLCV plaide d’ailleurs pour "un gel temporaire" des loyers. Mais le dispositif doit être limité dans le temps, sinon la mesure pourrait générer des effets néfastes. « Les propriétaires pourraient, par exemple, être tentés d’augmenter fortement, d’un seul coup, leurs loyers pour compenser le fait qu’ils ne pourront les augmenter pendant des années. Ils pourraient également essayer tout bonnement "de virer le locataire" pour débloquer le loyer.


>> Doubler le plafond du Livre A pour favoriser le logement social

"Pas franchement utile" - Doubler le plafond du Livret A, de 15.300 à 30.600 euros, entraînerait un coût supplémentaire de 100 à 324 millions d'euros pour les banques en détournant une partie de leur épargne vers la Caisse des dépôts, selon une étude du cabinet Sia Conseil publiée mercredi. Cette mesure ne serait d’ailleurs pas des plus efficaces à en croire Alain Dinin, PDG de Nexity, un des deux principaux promoteurs immobiliers français, car, selon lui, "le logement social n’est pas en manque de financements, mais en panne de projets".


>> Mettre les terrains de l’Etat à la disposition des collectivités locales pour construire des logements

"Bonne idée, mais" - Les experts s'accordent pour considérer qu'il manque environ 900.000 logements neufs dans les régions les plus dynamiques économiquement (IDF, Paca et Rhône-Alpes principalement), notamment en raison d'un manque de terrains à bâtir à un coût qui soit économiquement supportable pour les futurs propriétaires et locataires. Pour Alain Dinin, PDG de Nexity, la proposition de François Hollande est donc "une bonne mesure". Mais comme "le diable se niche dans les détails", il estime qu’une réforme « du droit à l'urbanisme et des permis de construire" doit être mise en place pour contraindre les communes, souvent réticentes, à laisser édifier des habitations. Autre bémol sur cette mesure : "on ignore combien de terrains vacants dispose l’Etat dans les zones tendues comme Paris. Sont-elles nombreuses ou pas ?" s’interroge encore David Rodrigues.


IMPÔTS

>> Relever la dernière tranche de l'impôt sur le revenu à 45 % pour ceux qui touchent plus de 150 000 euros par an

"Et les rentiers ?" - "Cela concerne 4,5 à 5 millions de Français qui touchent plus de 6.000 euros par mois et par personne. Parmi eux des cadres supérieurs, des patrons qui gagnent le seuil, 6.000 euros, et d’autres qui en touchent 30.000. Ces deux profils concernent des personnes très différentes", explique à Europe1.fr, l’économiste Bruno Jérôme. Dès lors, "la question est de savoir à partir de quand est-on riche ? Pourquoi 6.000 euros par mois et pas 10.000 ? Où veut-on mettre la barre ? Cette mesure risque d’entraîner également des effets de seuil, de freiner des évolutions de carrière, des salariés, préféreront au final gagner 5.500 euros et non 6.000, etc. En outre, cette proposition ne touche pas les rentiers. Cela pose un problème philosophique autant qu’économique", ajoute le professeur d’économie.


ECONOMIE

>> La création d'une banque publique d'investissement pour réindustrialiser la France

"Difficilement faisable" - "Cette mesure fait quand même étrangement penser au "crédit public aux entreprises" que les gouvernements Mauroy et Fabius ont démantelé dans les années 1980", s’amuse d’abord Bruno Jérôme."Ce crédit public permettait aux entreprises de trouver facilement des ressources. Le problème, c’est qu’auparavant l’Etat le finançait en faisant fonctionner la planche à billets, ce qui n’est plus concevable à l’heure de l’Euro. La seconde question qui se pose est de savoir si un tel système est compatible avec les règles de concurrence européenne. Est-ce que, dans d’autres pays de l’Union, des entreprises ne pourront pas se plaindre de distorsions de la concurrence, de concurrence déloyale ?", interroge l’économiste. Enfin, "dans ce genre de structure, il faut bien l’avouer, il y a souvent des conflits d’intérêts", souligne-t-il. "Le risque, c’est que ce soient toujours les mêmes qui touchent cette aide…".


>> Séparation des activités de crédit et de spéculation au sein des banques

"Utile" - "Avec une telle mesure, les dépôts des petits épargnants ne seront plus utilisés par les banques dans leur activité de spéculation, ceci les protégeant en cas de krach ou de crise aigue. Il y aurait ainsi clairement deux banques au sein d'un même établissement : l’une d’investissement, l’autre de dépôts et de prêts. Aujourd’hui, Barack Obama réfléchit à instaurer un tel système aux Etats-Unis", décrypte Bruno Jérôme. "Il ne faut cependant pas, qu’en Europe, un seul pays entreprenne cette réforme. Si c’était le cas, les capitaux seraient investis ailleurs", tempère-t-il.


>> Création d'une agence publique de notation européenne

"Peu utile" - "Si les Etats sont notés, c’est qu’ils ont demandé à l’être. Aujourd’hui ils se rendent compte, d’une part, qu’ils ne peuvent faire plier ces agences et deuxièmement que ces agences de notations sont beaucoup plus douées pour évaluer les entreprises que les Etats. Pour les Etats, elles commettent régulièrement des erreurs, sans compter qu’elles se prennent dans le tapis des calendriers électoraux. Ajouter une agence ne changerait pas grand chose d’autant que l’indépendance de cette agence serait évidemment questionnée", analyse Bruno Jérôme.


EDUCATION

>> Re-créer "60.000 postes" dans l’Education pour un coût d’un milliard d’euros

"Réaliste" - "Les nouveaux professeurs sont des fonctionnaires en bas de l’échelle. Le coût pour l’Etat n’est donc pas si élevé. Cette proposition ne pose donc pas de problème", juge Eric Heyer, directeur adjoint au département analyse et prévision de l'Observatoire français des conjonctures économiques, l’OFCE, pour Europe1.fr, avant d’ajouter : "l’UMP a beaucoup critiqué cette mesure, jugeant qu’à ce coût, il fallait ajouter le coût de la future retraite de ces 60.000 embauchés… Mais bon, ce sera dans 42 ans".


RETRAITE

>> Ceux qui ont commencé à travailler tôt pourront partir en retraite à 60 ans à taux plein

"(Trop) coûteux" - "C’est un sujet qui revient régulièrement et le problème est évidemment celui du coût. Une telle mesure est chiffrée par le PS à 1,5 milliard d’euros et à 2,5 milliards par l’UMP. Son coût se situe entre, à 2 milliards donc par an, 16 milliards d’ici à 2020, date à laquelle le système des retraites devra de toute façon être remis à plat", indique Bruno Jérôme avant de s’interroger : "Compte tenu de son déficit, la France peut-elle se permettre cette mesure qu’il va falloir financer par l’impôt et la dette ? Au cœur de la crise, une telle proposition pose quand même problème ! Surtout si la croissance ocille autour de 0 l’année prochaine. En somme, l’esprit de cette mesure est louable, mais le moment choisi n’est pas le bon".


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